10 juillet 2006
La trilogie du Jardin d'Hiver - Alice Thomas Ellis
Les habits neufs de Margaret - Premier tome d'une trilogie truculente, "Les habits neufs de Margaret" raconte l'épuisante préparation du mariage de ladite Margaret avec Syl, le fils de Mme Monro, une vieille voisine acariâtre. Syl a le double de l'âge de la jeune fille, qui n'a pas choisi de se marier, "c'était plutôt Syl qui avait choisi de m'épouser parce qu'il était temps pour lui de se marier". Leur future alliance est incongrue. Même aux yeux de Margaret qui refuse de plus en plus d'accorder son destin à celui de Syl. Elle ne l'aime pas, elle lui dit. Pourtant elle bloque à tout avouer à sa mère, excitée par l'approche du Grand Jour. L'arrivée de Lili, une ancienne amie de Monica (la mère de Margaret) du temps de sa vie en Egypte, peut bouleverser l'existence de chacun. Lili est vive, exubérante, mariée à Robert (artiste peintre) et sans enfant, également butineuse et volage. Sa venue soulage, agace, exarcerbe des désirs. Lili fume et boit. Elle parle beaucoup. Elle ne s'embarrasse de rien, mais cerne la transparente Margaret et met son grain de sel dans les petites affaires familiales. Dans ce premier volume, on suit donc le monologue de Margaret qui vit avec passivité les quelques semaines qui la séparent de ses noces. Margaret est indolente, muette, fade et sans saveur. Autour d'elle, les figures féminines sont plus éclatantes et l'écrasent. Margaret l'avoue, elle se sent "aride et incapable de désir".
Les ivresses de Mme Monro - "Les ivresses de Mme Monro" est donc le deuxième volume de la trilogie du Jardin d'hiver d'Alice Thomas Ellis. Mme Monro est la vieille voisine de Monica et Margaret, et la mère de Syl qui doit épouser la jeune fille. Elle est âgée de plus de 80 ans, elle est veuve et n'a plus que son vieux chien teigneux pour lui tenir compagnie. Mais la solitude ne lui pèse pas, ni son veuvage. Au contraire, Mme Monro révèle très vite quelle libération cela a été quand son mari est mort. Elle n'a pas fait un mariage d'amour, loin de là. Cela ressemblait plus à de la convenance, pour les deux parties. A quelques semaines du mariage, Mme Monro reçoit la visite de Lili, toute en flamboyance et fausse innocence. Un incident survenu par le passé relie les deux femmes, qu'il n'est pas décent de rappeler. La vieille Mme Monro hésite à lui en vouloir, à oublier, à en parler etc. Car Lili et elle vont finalement se côtoyer à un rythme soutenu, souvent arrosé par le scotch et agrémenté de révélations déstabilisantes.
Les égarements de Lili - Ce troisième livre du cycle du Jardin d'hiver d'Alice Thomas Ellis est donc le monologue de Lili l'Egyptienne, Lili la voluptueuse dont les bravades attirent le scandale. En débarquant à Croydon chez Monica pour le mariage de Margaret avec Syl, Lili n'imaginait pas dans quels tourbillons elle allait se jeter. Son histoire la rend totalement différente du personnage qu'on imaginait dans les deux premiers tomes, et sa véritable figure révèle une femme plus sensée, attachante et dévouée. Dans cette communauté anglaise où elle s'installe pour quelques semaines, Lili va vite laisser son empreinte, en mettant son grain de sel, en faisant tourner les têtes, en donnant de son corps et en faisant des promesses... Une flamboyance étourdissante, dans laquelle il ne faut pas oublier Robert, son mari, un pion plus qu'important, finalement.
J'admire l'humour féroce des dames anglaises, comme c'est le cas avec Alice Thomas Ellis. Dès le premier chapitre, l'auteur fait la présentation d'un milieu oppressant, fermé et contraignant dans lequel les femmes étouffent et taisent leur moi profond. Margaret en est l'exemple. C'est elle la future épouse malgré elle, celle dont la personnalité est la plus terne et mystérieuse. C'est également une manière redoutable et fielleuse d'afficher la loi muette des mariages arrangés, incluant la bêtise, la mesquinerie et les relents de haine. En règle générale, Alice Thomas Ellis, comme ses consoeurs britanniques, épingle avec humour noir les us et coutumes du mariage, cette institution implacable, fausse et vouée à l'échec. C'est merveilleusement rendu : cruel, mordant, acide et décapant. Et cela se confirme avec le deuxième livre et le monologue de la vieille Mme Monro, mal mariée, peu épanouie et éternelle rancunière sur cet époux volage et ignoble. C'est aussi le constat fort amer du temps qui passe, du désarroi de la vieillesse (Mme Monro ne cesse de se plaindre qu'elle radote et pense trop au passé). Mais ce n'est jamais triste ou sinistre, bien au contraire ! Mme Monro a l'esprit vif de quelqu'un très en verve ! Lili également sera étourdissante et renversante par ses révélations. Elle évoquera aussi le temps qui passe et la frustration d'avoir quarante ans et d'accuser le coup face à la jeunesse qu'incarne Margaret.
En prenant le même décor de fond avec les personnages similaires, Alice Thomas Ellis réussit le coup de génie d'attiser la curiosité, de revisiter quelques scènes et d'intriguer le lecteur, aussitôt convié à reprendre le livre précédent pour feuilleter le livre à nouveau. L'intrigue s'étoffe, s'éclaire et s'enrichit. Les personnages prennent de l'ampleur, les zones d'ombre s'amenuisent ou grossissent (au choix). En trois livres, le lecteur a su finalement se construire une idée à chaque fois renouvellée des personnages, des événements et de certaines séquences. Ce principe n'est jamais répétitif mais éclaire définitivement. L'écrivain Alice Thomas Ellis était une femme de lettres au grand talent, dont la causticité n'avait pas de quoi pâlir si on la comparait à ces autres dames anglaises à la plume bien souvent acérée. Il faut vraiment la lire et la découvrir, c'est savoureux !
Paru chez L'olivier puis en poche chez Points - en tout il y en a pour approximativement 455 pages ! un régal !!!! Traduit par Agnès Desarthe
12:30 Publié dans Poches, Roman étranger | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
10 avril 2006
Suite française - Irène Némirovsky
Irène Némirovsky possède ce talent d'être une tragi-comique, si la combinaison est possiblement imaginable ! Chez elle, il n'y a pas de place pour l'atermoiement ou les larmes, pourtant ce qu'elle soulève, pointe et traite fait bien souvent figure de drames à l'état pur. Il existe cette élégance de la pirouette, chez elle élevée à un art majeur. C'est dramatique, et pourtant !.. Autant sortir, user et abuser de la galerie du rire, du dérisoire et du cynisme pour chasser la morosité ! L'histoire de "Suite française" est en elle-même ahurissante : écrite au coeur des événements les plus noirs, à la veille presque d'être arrêtée et déportée, ce manuscrit a la vie sauve par miracle ! Au coeur même des événements donc, Irène Némirovsky a su retranscrire cette "tempête en juin" qui a soufflé en France lors de juin 1940. Il s'agit là (pour reprendre les termes de Myriam Anissimov, en préface) "d'une oeuvre violente, d'une fresque extraordinairement lucide, d'une photo prise sur le vif de la France et des français". Irène Némirovsky n'était pas dupe, cf en Annexes les notes prises par elle-même : "Mon Dieu ! que me fait ce pays? Puisqu'il me rejette, considérons-le froidement, regardons-la perdre son honneur et sa vie". Aussi, pas de quartier pour les personnages qu'elle va mettre en scène : ils seront tous faussement chrétiens et charitables, ils seront vils, intéressés, égoïstes et profiteurs. Et à deux moments clefs de la guerre : au début, quand tous partent sur les routes de l'exode, puis au milieu quand ils rentreront chez eux et partageront leur quotidien avec les vainqueurs. (La suite n'aura pas le temps d'être écrite). Et cela concerne toutes les couches sociales !
J'ai notamment apprécié cette remarque lancée par un personnage, et qui résume l'état d'esprit à venir : "Ceux qui l'entouraient, sa famille, ses amis, éveillaient en lui un sentiment de honte et de fureur. Il les avait vus sur la route ceux-là et leurs pareils, il se rappelait les voitures pleines d'officiers qui fuyaient avec leurs belles malles jaunes et leurs femmes peintes, les fonctionnaires qui abandonnaient leurs postes, les politiciens qui dans la panique semaient sur la route les pièces secrètes, les dossiers, les jeunes filles qui après avoir pleuré comme il convenait le jour de l'armistice se consolaient à présent avec les Allemands. "Et dire que personne ne le saura, qu'il y aura autour de ça une telle conspiration de mensonges que l'on en fera encore une page glorieuse de l'Histoire de France. On se battra les flancs pour trouver des actes de dévouement, d'héroïsme. Bon Dieu ! ce que j'ai vu, moi ! Les portes closes où l'on frappait en vain pour obtenir un verre d'eau, et ces réfugiés qui pillaient les maisons: partout, de haut en bas, le désordre, la lâcheté, la vanité, l'ignorance ! Ah ! nous sommes beaux ! " . " Bref, en plus du reste, il faut absolument lire Irène Némirovsky ! !
Prix Renaudot 2004 - A lire, aussi : Le bal & Un enfant prodige (moins rigoureux et indispensable)
11:45 Publié dans Poches, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note
17 mars 2006
Ecrits fantômes - David Mitchell
Voici un roman dont il ne sert à rien d'en discuter des heures, il suffit juste de le lire ! De plus, ce serait le desservir que d'en raconter l'histoire, laquelle est un peu inénarrable ! Toutefois, "Ecrits fantômes" peut être lu de plusieurs façons, comme un roman ou un recueil de nouvelles. Les neuf chapitres essentiels (j'exclus le dernier) sont autant d'aventures indépendantes et dépendantes involontairement. Un lien invisible les unit, aux yeux du lecteur. Depuis le Japon, en passant par Hong Kong, la Mongolie, Saint-Petersbourg, l'Irlande, Londres et New York, la trame fédératrice est indicible, fantomatique pour reprendre le titre. Chacune des voix qui s'élève, chapitre après chapitre, raconte son récit personnel, guidé par une voix inconnue, secrète. Inclassable et inqualifiable, le livre de David Mitchell bute du roman policier au roman d'aventure pour vibrer en roman de science-fiction, visionnaire et futuriste.. qui sait ? Roman d'amour, aussi. C'est un ébouriffage perpétuel, à dévorer d'une traite, et porté par la plume tonique et espiègle d'un jeune anglais promis à un prodigieux avenir littéraire !
Voici tout de même son résumé, proposé par l'éditeur : Les dix épisodes qui constituent ce récit s'inspirent du fantastique. Ils convoquent des dizaines de personnages - on y découvre, entre autres, un membre d'une secte apocalyptique auteur d'un attentat au gaz sarin dans le métro à Tokyo, deux amoureux fans de jazz au Japon, une femme qui parle à un arbre au sommet d'une montagne sacrée en Chine, ou encore l'esprit d'un Mongol qui voyage de corps en corps... Ils explorent le système complexe de la causalité au sein de ce groupe d'individus éparpillés aux quatre coins du monde; chaque histoire a ainsi des implications sans lesquelles les autres ne sauraient exister. Brillante polyphonie où viennent se mêler voix humaines ou d'outre-tombe, voix perdues dans l'éther du cyberspace ou ayant investi des machines, tour à tour histoire d'amour, thriller post-guerre froide ou texte d'anticipation, cette oeuvre singulière trouve son unité dans sa thématique même : une réflexion sur le hasard et les moyens de le contrer.
514 pages
21:30 Publié dans Poches, Roman étranger | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
21 février 2006
Une vie merveilleuse - Laurie Colwin
Guido est amoureux de Holly, son cousin Vincent aime Misty. Chacun se marie, habite un joli appartement, vit dans le meilleur des mondes... Et pourtant, le but de tous dans la vie est de trouver sa moitié et d'être heureux jusqu'à la fin !? Alors ces quatre là ont également ce leitmotiv d'entretenir la flamme, de s'engager et d'avoir la vie rêvée des anges. Pas facile, on le sait, de cultiver son jardin dans l'harmonie éternelle. Il y a les petits couacs de la vie courante, des sentiments ennuyeux et ennuyants, comme la jalousie, le sentiment de n'être pas à la hauteur, la maternité, etc.
En fait, la plupart des anicroches de ces deux couples sonnent un peu d'ordre puéril, très souvent. Cela prête à sourire, mais pourtant cette Vie Merveilleuse contée par Laurie Colwin m'embarque et tend à espèrer que l'existence peut être si simple, l'Amour si élémentaire et enfantin. J'ai beaucoup aimé ce petit monde, les personnages croqués avec intelligence, les jeunes femmes (Holly et Misty) sont spirituelles, têtues, lunatiques et boudeuses. Vincent et Guido sont parfois de pauvres nigauds qui ne comprennent rien à la sacro sainte psychologie féminine.. Quelle douce illusion, quel confortable cocon. "Une vie merveilleuse" parvient à exprimer les sentiments compliqués de l'amour, comme la peur de s'engager, de s'affranchir, de se livrer en toute transparence, de devenir vulnérable, de communiquer et préserver son indépendance. L'ensemble peut paraître niais pour certains, peu crédible, mais je pense qu'il faut surtout ouvrir les bras au bien-être qu'offre ce roman : un réconfort et l'illusion d'y croire, le temps de le lire !
Sortie en poche :

12:00 Publié dans Poches, Roman étranger | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
05 février 2006
Consigne des minutes heureuses - Françoise Lefèvre
Je me sens enfin réconciliée avec Françoise Lefèvre dont les dernières lectures de romans commençaient à me désappointer un tantinet. La magie opère à nouveau, j'éprouve un sentiment de bien-être et de séduction réussie. Il faut dire aussi que ce livre est complètement différent des autres - à la mode des "plaisirs minuscules" de Philippe Delerm, Françoise Lefèvre consigne ses "minutes heureuses". Au programme : 100% de choses qui éblouissent, ravissent, touchent, émeuvent... Autour des détails infimes, comme accrocher le linge en plein vent, pétrir une pâte, recevoir l'eau du matin, garder l'enfant malade à la maison ou manger une tartine de saindoux. Mais aussi la perte de l'ami, l'opération à coeur ouvert du bébé de la famille... Toutefois, dans ce livre, il n'y a aucune idée sombre, aucune mélancolie, ou vite chassée. C'est sa règle de "conduite" pour l'écriture de ce livre - et aussi, aucun érotisme débridé ! J'ai beaucoup aimé, relevé des phrases, des mots, des passages, fait mien le texte "Un amour invisible" (tellement parlant!) et aussi "Plus rien n'est comme avant".
Dans "Patience des minutes heureuses" et "Foin des minutes heureuses", l'auteur s'explique un peu sur le "leitmotiv" de ce livre. L'avant et le pendant, c'est pertinent. L'auteur ne peut s'empêcher de se plaindre, c'est dur, c'est fatiguant et "épuisant", les minutes heureuses ! Et la morale, en conclusion : "Si la tarte est bonne, c'est que celle qui l'a faite y a mis beaucoup plus que son chagrin." - yes !!!
154 pages
21:15 Publié dans Nouvelles, Poches | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
30 janvier 2006
Seule Venise - Claudie Gallay
J'ai beaucoup aimé, même si je reconnais que le roman puisse déconcerter et décevoir. C'est surtout lié au style littéraire, qui ne laisse pas indifférent, je trouve. En fait, l'histoire est davantage racontée en "lambeaux de phrases". Avec l'impression de faire vite, de lâcher son contenu pour s'en libérer. On peut s'en lasser, ne pas adhérer. Personnellement je me suis passionnée pour l'ensemble : la narratrice, quarante ans, qui débarque à Venise sans goût et sans but, juste avec l'amertume d'une rupture sentimentale, toute neuve, pour bagage. Elle arrive dans une pension tenue par Luigi, où y résident également un prince russe et un couple d'amoureux, Carla et Valentino. Ces derniers renvoient à la femme meurtrie son échec - Carla est plus jeune, plus jolie et amoureuse, prête à se marier avec Valentino. La narratrice, de son côté, erre dans les rues de Venise, y rencontre un libraire, qui la fascine et lui donne le goût des livres.
Cette promenade dans la Cité vénitienne, en plein hiver, sans touristes, donne une impression surréaliste. L'eau coule, prend possession des lieux. C'est très humide, assez morose, sale et déprimant. Rien de tel pour se guérir d'une panne de coeur !? Oui, en quelque sorte, la narratrice va oublier ses peines en écoutant les autres, en se noyant dans Venise, laquelle ville donne un charme puissant, incomparable et frictionne les coeurs asséchés et solitaires ! C'est une histoire toute grise, désabusée par ses propres personnages, mais ensorcellante. Etrange, mais fatal !
300 pages *** Avec mes plus chaleureux mercis pour Laure ! la prêteuse de ce roman ! ***
Sortie en poche :

11:11 Publié dans Poches, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note