13 septembre 2006
Ils s'en allaient faire des enfants ailleurs - Marie Ange Guillaume
La narratrice a une façon bien à elle de décrire la débandade des hommes de sa vie : "ils s'en allaient faire des enfants ailleurs". Ainsi soit-il ! Depuis sa petite enfance, cette jeune femme avoue un appétit d'ogresse pour les amourettes, cela lui a pris très jeune, pendant l'été, à la colo. Et son parcours n'a jamais cessé d'être parsemé de rencontres, d'envies d'y croire, de culbutades d'un soir, de tromperies et autres illusions sentimentales. Les hommes, c'est simple, n'ont jamais cessé d'être cette engeance indispensable dans son existence ordinaire, mais fuyante, lâche et fielleuse. "Les hommes avaient l'air vivants, forts, taillés dans une matière crédible (...) Ils m'aimaient à leur manière, ils en avaient les larmes aux yeux, mais ils ne pouvaient rien pour moi". Déjà la figure du père est égratignée, quel est-il cet homme qui part un matin avec la boulangère, en laissant ses livres et ses Mozart ?... Tous les mêmes, finalement.
En bref, le tableau de chasse de cette croqueuse d'hommes est impressionnant. Le livre est un court condensé de ses expériences en 110 pages, sur des chapitres filiformes et elliptiques. Cette boulimie d'aventures donne le tournis, mais c'est la conclusion de cette série qui fournit une tentative d'explication et clame l'indulgence. Cette jeune femme, donc, est une victime, une forcenée de l'amour, ni plus ni moins naïve : "je regarde cette agitée, cette affamée, avec toute l'affection qu'elle mérite. Elle m'amuse. Et c'est un peu grâce à elle, si je suis heureuse. Elle m'a fabriqué des souvenirs. Vu de loin, tout en vrac, il n'y a pas que du grandiose, mais l'essentiel y est, entre les lignes, entre les nuits : un bruit sourd, fragile et obstiné, comme un battement de coeur dans ta poitrine". Drôle et cocasse, ludique et coquine, cette narratrice a finalement su s'en tirer par une belle révérence. Et puis, si l'on revient à la dédicace du roman, elle l'a trouvé son amour : l'homme de la page 70 !
Panama
Du même auteur : La dernière nuit (paru en poche Points)
[NB : L'homme de la page 70, c'est juste un clin d'oeil car il est très important, on est resté amis quelque temps... Je rappelle que c'est une réédition, le livre date de 1988 ! dixit l'auteur sur Evene]
19:05 Publié dans RENTREE LITTERAIRE 2006, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Le pays - Marie Darrieussecq
Marie a décidé de rentrer au pays, de quitter Paris avec Diego et leur fils Tiot pour retourner aux sources d'un pays qu'elle a quitté dans son enfance. Ce pays, c'est la république Yuoanguie, fraîchement indépendante, et dont la langue parlée est celle d'un dialecte particulier, que son fils adopte tout de suite, mais qu'elle est incapable de comprendre et d'assimiler. Par contre, pousse dans son ventre une petite Epiphanie qu'elle cerne sur le champ, qu'elle dorlotte aussitôt mais qui paralyse également son écriture. Marie est écrivain. Or son retour au pays a tari la source de son inspiration. Elle ouvre son cahier et contemple les pages blanches, c'est tout. Et le roman se poursuit dans cette impression cotonneuse, celle de flotter dans des univers parallèles, entre la narratrice et l'observation d'autres femmes, qui sont-elles ? Il y a un ensemble de personnages, entre les vivants et les morts, le frère disparu dans son enfance et le frère adopté qui est devenu fou, interné dans un centre, au loin. Il y a aussi la grand-mère, dont l'hologramme réveille des sensations enfouies chez Marie dans la Maison des Morts.
Contrairement aux apparences, ce roman de Marie Darrieussecq est limpide et fluide. L'écriture n'est pas empêtrée dans un embrouillamini d'exercices de style, ni plus dans un délire de fantômes. Ces derniers sont absents, "ils naissent de notre hantise, qui les allume et les éteint, oscillants, pauvres chandelles". En fait, "Le pays" est un roman qui a besoin de puiser aux sources (du langage, de la vie) pour renaître et se libérer des chaînes : "la langue était une contrainte à dépasser, comme le sol, comme l'histoire. Tant qu'il restait des mots, dans quelque langue que ce soit, on pourrait encore les assembler à neuf pour décrire le monde, et en repousser les limites". C'est comme la grossesse de Marie, elle plonge la jeune femme à retourner aux origines, car la naissance débloquera sa paralysie (d'apprendre la langue, d'écrire un roman). Ce roman est subtil et introverti, je l'ai trouvé tellement évident par rapport aux précédents romans de Marie Darrieussecq. C'était un beau plongeon vers la genèse et l'engendrement.
POL
13:12 Publié dans Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
11 septembre 2006
Marilyn Monroe n'est pas morte - Patrick Besson
En janvier 1989, à Bridgeport en Californie, le narrateur Patrick Besson rencontre Marilyn Monroe, assise à une table, avec un trench-coat, des bottes en caoutchouc et un foulard sur la tête. C'est bien elle, Marilyn, l'actrice mythique. Elle n'est pas morte en août 62, elle est toujours vivante. Patrick lui parle, Marilyn se dérobe mais l'invite à manger du lapin, cuisiné par ses soins. Dix ans plus tard, coup de théâtre dans le monde de l'édition avec un livre document d'un auteur australien qui publie "Marilyn Monroe est-elle morte?". Info, intox ? Patrick découvre cet entretien de Sprengler avec Ardisson et repense à sa rencontre à Bridgeport. Marilyn n'est pas morte, et Kennedy non plus d'ailleurs. Tout deux ont masqué leur mort pour vivre leur amour en cachette. D'ailleurs, autre supercherie : les américains n'ont jamais marché sur la lune. Pourquoi n'y sont-ils jamais retournés ? ...
Vous y croyez-vous ? Moi non. Ce livre est plat dans tous les sens du terme. A la base, cette histoire a été le feuilleton de l'été du Point en 2002. C'était bien la peine d'alimenter cette lourde rentrée avec ce livre inconsistant ! L'année 2006 étant l'année Marilyn, il n'est pas non plus nécessaire de nourrir le système avec tout et franchement n'importe quoi. A éviter !
Mille et une nuits, coll. chez Fayard
15:00 Publié dans RENTREE LITTERAIRE 2006, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
10 septembre 2006
Les autres - Alice Ferney
"Personnes susceptibles s'abstenir" était la règle préconisée par ce nouveau jeu de société qu'a offert Niels à son frère Théo, lors de sa soirée d'anniversaire. Sont réunis leur mère, les amis et fiancées. Tous s'engagent dans ce jeu brûlant qui a pour but de délier les langues et mettre à jour les vérités cachées. Que pensent les uns et les autres, les uns sur les autres, les uns des autres ? Ce roman délie la parole, ouvre la boîte de Pandore. Il est décomposé en trois parties, d'abord on lit les pensées des protagonistes, puis on assiste à la joute verbale, puis on prend le pas du narrateur, de l'auteur qui décrit ce repas suicidaire avec toute l'élégance et la subtilité qui caractérise l'écriture d'Alice Ferney. C'est d'une poésie inqualifiable, tant sur la valeur des sentiments, sur le poids de la maternité et la féminité (thèmes abordés dans le roman). Au cours de cette soirée, certaines paroles auront été lâchées et ne pourront plus être rattrapées. Les personnages ont tous bien conscience de cet enjeu mais ils foncent tête baissée. Un peu abasourdis, écoeurés, révoltés mais exaltés "d'être avec les mots comme des poissons dans l'eau". Ce roman donne enfin le pouvoir au langage, aux mots et à la langue éclatante et qui s'exprime, se libère. Il ne met pas en péril le sentiment de l'amitié car, après tout, un personnage le souligne : "Sans amitié, pas de confidences ni d'aveux ou de révélations, pas de critique profonde et transparente. En ce sens les amis, pour le bien qu'ils essaient de nous faire, sont aussi cruels que les ennemis qui nous souhaiteraient quelque mal.". En un mot comme en cent, ce roman est magnifique, tout en grâce et dénuement, et dont le point final sera : "Qui peut croire que les mots servent la vérité ? Qui sait ce qu'ils tranforment vraiment en nous ? Quel est ce pouvoir qu'on leur prête ?". (La réponse est cachée dans ce livre !)
Actes Sud
18:45 Publié dans RENTREE LITTERAIRE 2006, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
04 septembre 2006
Pas du tout mon genre - Isabelle Spaak
Il y a plusieurs flashes dans ce roman : une grande fille blonde avec des lunettes sur la plage de l'île de Ré, une maman à la peau brune et folle amoureuse, un papa coureur de jupons et une narratrice, la seconde fille, celle qui a un coup de coeur pour un inconnu sur le quai d'une gare. Maigre et blond, trop grand, trop pâle : "pas du tout mon genre". Mais le comble, c'est qu'elle va tomber amoureuse de lui, de cet homme marié. Petite aventure illégitime, où l'individu se moque consciencieusement de sa maîtresse, et celle-ci qui moufte à peine... Les souvenirs se ramassent à la pelle, quand la mémoire du père volage revient comme un boomerang, ou quand pointe l'envie de revoir la nurse Blenda. C'est très épars, en fin de compte. C'est un livre qui se lit très, très vite. Les chapitres sont très brefs, décousus et se mélangent sur les thèmes de l'enfance et de l'adultère. Le sentiment amoureux flotte à l'horizon. En bref, je ne garderai pas un souvenir éblouissant de ce petit livre aux maigres chances.
Editions des Equateurs
15:15 Publié dans RENTREE LITTERAIRE 2006, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Aujourd'hui - Colette Fellous
La narratrice a décidé de prendre son temps, assise à sa table jaune, laissant les souvenirs guider sa plume, des moments précieux lui revenir en toute intimité, par vagues de douceur. Colette Fellous se rappelle ses 17 ans, en Tunisie, dans une grande maison blanche. A la veille de passer son Bac, elle se réveille et entend les cris et les tirs dans la rue, c'est le début d'une émeute, nous sommes en 1967. Suite à ces évènements, toute la famille de Colette va partir en France et s'y installer, un peu sous la loi du silence, de la soumission, de la passivité, comme pour son père. Quelques chapitres sont consacrés à la disparition de celui-ci, des moments forts et émouvants, qui s'accompagnent avec la parution d'un premier roman, l'entrée en écriture de la jeune fille. "Aujourd'hui" se veut un texte à fleur de peau, où la langue est belle, merveilleuse et auréolée d'une poésie raffinée. On y respire les odeurs de mimosa, on y goûte le thé à la menthe, le soleil, la nostalgie, et même quelques notes de Dalida et Jane Birkin... C'est magnifique !
Gallimard
11:25 Publié dans Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
03 septembre 2006
Vues sur la mer - Hélène Gaudy
Une femme arrive dans un hôtel et demande une chambre avec vue sur la mer. Elle est seule. Elle s'appelle Jeanne.
Cette scène va se répéter à plusieurs reprises, en sept chapitres. Toujours une chambre d'hôtel, mais jamais la même, jamais les mêmes conditions (climatiques, géographiques, etc.). Mais à chaque fois, il s'agit d'une Jeanne qui fuit, qui échappe à un homme. Pourquoi ? C'est en fait si peu important de deviner ou comprendre pourquoi cette femme décide de se réfugier dans une chambre d'hôtel. Après tout, c'est son droit. Car l'aspect le plus intriguant, finalement, du roman est l'enchaînement des chapitres qui répétent la même scène : Jeanne arrive dans une chambre d'hôtel. L'autre éclairage va finalement venir des seconds rôles, des acteurs de l'ombre comme le réceptionniste, la serveuse, ou une famille en vacances. C'est par eux que la vérité éclate ou déjoue l'évidence qu'avait crue détecter le lecteur. « Jeanne et les autres personnages se rencontrent, se rapprochent, se perdent d'une façon qui se ressemble sans se ressembler tout à fait ». Ainsi soit-il.
« Vues sur la mer » est un premier roman réussi, il a été écrit par une jeune auteur de moins de 30 ans, Hélène Gaudy. Elle a su atteindre une exigence fort maîtrisée dans la construction de son roman. C'est à la fois original et habile. Elle a, de plus, réussi à pénétrer la solitude, celle d'une amoureuse ou d'une délaissée, celle du couple ou dans le coeur d'un enfant. Ce n'est pas seulement un roman, « Vues sur la mer » peut se lire comme un recueil de nouvelles. Les chapitres scandent un tempo mystérieux autour d'une trame faussement simple. Et l'auteur use du principe des bribes de phrases pour accélérer la fausse inertie de son histoire. En bref, un roman à conseiller pour encourager les débuts (prometteurs) de son auteur !
Les Impressions Nouvelles
13:52 Publié dans RENTREE LITTERAIRE 2006, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
01 septembre 2006
Lignes de faille - Nancy Huston
Portrait d'une famille américaine, sur quatre générations, depuis 2004 jusqu'à 1944, de la Californie jusqu'à l'Allemagne.. et ce à travers le regard de quatre enfants de 6 ans. L'histoire s'ouvre avec le dernier de cette famille, Sol, qui plante l'histoire de sa famille avec des grand-mères bien mystérieuses (passé trouble, brouille familiale, chanteuse internationale ou combattante contre le nazisme). Va suivre l'histoire de son père, Randall, en 1962, et qui entraînera le lecteur jusqu'en Israël. Ce sera ensuite au tour de sa propre mère, Sadie, puis de Kristina, celle par qui "la ligne de faille" a pointé, a glissé sur les générations à venir. C'est impressionnant de découvrir la force de ce secret et son impact sur les uns et les autres. Car en découvrant que Kristina est en fait une enfant enlevée à sa famille ukrainienne et élevée chez des allemands, et ce sous la politique de Himmler (éducation aryenne d'enfants étrangers qui ont été volés), va donc pulvériser la destinée des héritiers. La partie consacrée à Sadie et son fils Randall est particulièrement la plus captivante. Tous deux semblent être les personnalités les plus fragilisées par cette révélation. Et surtout les plus impliquées, bien malgré eux, à certains égards.
C'est avec classe que Nancy Huston a su dresser son portrait d'une famille qui, au départ, ressemblait à la famille américaine de base : basée en Californie, impliquée dans l'effort de guerre (en Irak) et fière de son identité américaine, puissante et conquérante. Le roman est finalement complètement différent des idées préconçues. C'est à la fois bouleversant, poignant, révoltant, terriblement injuste. L'auteur a tenté d'être la plus neutre possible, et pour cela elle a choisi d'adopter un regard d'enfant en tant que narrateur. Et "Lignes de faille" démontre, bien tristement, que la face de l'Ennemi a changé au cours du siècle, mais les erreurs se répètent, les leçons n'étant jamais retenues. Au final, voici un roman fort intelligent, au procédé narratif original et ingénieux. Il attache le lecteur du début à la fin, impossible de le lâcher.
Actes Sud
21:20 Publié dans RENTREE LITTERAIRE 2006, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
31 août 2006
White - Marie Darrieussecq
C'est un roman étrange, une histoire d'amour au cercle polaire, et qu'on ne comprend pas sur le coup. La lecture de "White" se contente de boire des phrases, des mots, des sons et beaucoup d'onomatopées. Marie Darrieussecq exulte, elle prend son pied, c'est clair. C'est l'effet de l'altitude, entre Edmée et Peter l'attraction devient désastre, fracassante, coup de coeur, coup de poing. Bonheur. Cela commence par la rencontre d'une doudoune orange et d'une paire de lunettes bleues, cela finit à -40° dans une explosion de tuyaux, une exploration corporelle et un blanc crémeux qui éblouit les amants. Il y a, à ce propos, des paragraphes fort juteux, vers la page 171 (édition Folio). Marie Darrieussecq se lâche, elle éclate les limites du langage, elle continue d'inventer son petit monde fantasmagorique, peuplé de rêves étranges et de fantômes resquilleurs. Dans "White" on y lit franchement une volonté de libération des frontières et des limites qu'on impose aux règles des romans et de la littérature. C'est parfois incompréhensible et déconcertant, mais la poésie de son langage impose le respect, quoi qu'on dise, que cela plaise ou non. Moi je suis séduite. "On dirait que les mots les plus simples perdent leur sens; que ce soir renvoie à l'indéfini, qu'urgent signifie plus tard; qu'un verbe au futur se réfère au passé et qu'un projet, un voeu, un simple souhait, la manifestation d'une volonté - se perdent, se diffusent, se renversent...".
Folio
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La tentation de l'après - Emily Tanimura
La narratrice a quinze ans et va au collège. Avec son amie Lisa, elle est boudée par ses camarades, aussi toutes deux décident d'adopter un comportement hautain, provocateur, faisant fi des ragots et autres murmures sur leur désinvolture avec les hommes. La narratrice est pourtant encore vierge et innocente. En rencontrant cet homme de cinquante ans, avec son accent étranger, la jeune fille accepte de le suivre dans sa voiture et lui propose de se revoir. La relation va naître, les rapports vont s'amorcer à moyen terme. La jeune fille appréhende l'instant. Elle est plutôt dans "la tentation de l'après", histoire de reprendre le titre. Car il s'agit d'un premier roman écrit par une jeune suédoise installée à Paris depuis cinq ans. Elle a d'ailleurs écrit directement en français son histoire. C'est là son principal mérite, puisque le livre n'est pas foncièrement palpitant. Il se base sur la fausse naïveté d'une jeune fille qui a les traits et le caractère d'une Lolita, mais n'en est pas une. C'est un peu ennuyeux, bien écrit, mais sans réel intérêt. C'est très court, et c'est suffisant.
Gallimard
08:25 Publié dans RENTREE LITTERAIRE 2006, Roman francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note