10 juillet 2006

La trilogie du Jardin d'Hiver - Alice Thomas Ellis

medium_jardin_hiver_1.jpgLes habits neufs de Margaret - Premier tome d'une trilogie truculente, "Les habits neufs de Margaret" raconte l'épuisante préparation du mariage de ladite Margaret avec Syl, le fils de Mme Monro, une vieille voisine acariâtre. Syl a le double de l'âge de la jeune fille, qui n'a pas choisi de se marier, "c'était plutôt Syl qui avait choisi de m'épouser parce qu'il était temps pour lui de se marier". Leur future alliance est incongrue. Même aux yeux de Margaret qui refuse de plus en plus d'accorder son destin à celui de Syl. Elle ne l'aime pas, elle lui dit. Pourtant elle bloque à tout avouer à sa mère, excitée par l'approche du Grand Jour. L'arrivée de Lili, une ancienne amie de Monica (la mère de Margaret) du temps de sa vie en Egypte, peut bouleverser l'existence de chacun. Lili est vive, exubérante, mariée à Robert (artiste peintre) et sans enfant, également butineuse et volage. Sa venue soulage, agace, exarcerbe des désirs. Lili fume et boit. Elle parle beaucoup. Elle ne s'embarrasse de rien, mais cerne la transparente Margaret et met son grain de sel dans les petites affaires familiales. Dans ce premier volume, on suit donc le monologue de Margaret qui vit avec passivité les quelques semaines qui la séparent de ses noces. Margaret est indolente, muette, fade et sans saveur. Autour d'elle, les figures féminines sont plus éclatantes et l'écrasent. Margaret l'avoue, elle se sent "aride et incapable de désir".

medium_jardin_hiver_2.jpgLes ivresses de Mme Monro - "Les ivresses de Mme Monro" est donc le deuxième volume de la trilogie du Jardin d'hiver d'Alice Thomas Ellis. Mme Monro est la vieille voisine de Monica et Margaret, et la mère de Syl qui doit épouser la jeune fille. Elle est âgée de plus de 80 ans, elle est veuve et n'a plus que son vieux chien teigneux pour lui tenir compagnie. Mais la solitude ne lui pèse pas, ni son veuvage. Au contraire, Mme Monro révèle très vite quelle libération cela a été quand son mari est mort. Elle n'a pas fait un mariage d'amour, loin de là. Cela ressemblait plus à de la convenance, pour les deux parties. A quelques semaines du mariage, Mme Monro reçoit la visite de Lili, toute en flamboyance et fausse innocence. Un incident survenu par le passé relie les deux femmes, qu'il n'est pas décent de rappeler. La vieille Mme Monro hésite à lui en vouloir, à oublier, à en parler etc. Car Lili et elle vont finalement se côtoyer à un rythme soutenu, souvent arrosé par le scotch et agrémenté de révélations déstabilisantes.

medium_jardin_hiver_3.jpgLes égarements de Lili - Ce troisième livre du cycle du Jardin d'hiver d'Alice Thomas Ellis est donc le monologue de Lili l'Egyptienne, Lili la voluptueuse dont les bravades attirent le scandale. En débarquant à Croydon chez Monica pour le mariage de Margaret avec Syl, Lili n'imaginait pas dans quels tourbillons elle allait se jeter. Son histoire la rend totalement différente du personnage qu'on imaginait dans les deux premiers tomes, et sa véritable figure révèle une femme plus sensée, attachante et dévouée. Dans cette communauté anglaise où elle s'installe pour quelques semaines, Lili va vite laisser son empreinte, en mettant son grain de sel, en faisant tourner les têtes, en donnant de son corps et en faisant des promesses... Une flamboyance étourdissante, dans laquelle il ne faut pas oublier Robert, son mari, un pion plus qu'important, finalement.



J'admire l'humour féroce des dames anglaises, comme c'est le cas avec Alice Thomas Ellis. Dès le premier chapitre, l'auteur fait la présentation d'un milieu oppressant, fermé et contraignant dans lequel les femmes étouffent et taisent leur moi profond. Margaret en est l'exemple. C'est elle la future épouse malgré elle, celle dont la personnalité est la plus terne et mystérieuse. C'est également une manière redoutable et fielleuse d'afficher la loi muette des mariages arrangés, incluant la bêtise, la mesquinerie et les relents de haine. En règle générale, Alice Thomas Ellis, comme ses consoeurs britanniques, épingle avec humour noir les us et coutumes du mariage, cette institution implacable, fausse et vouée à l'échec. C'est merveilleusement rendu : cruel, mordant, acide et décapant. Et cela se confirme avec le deuxième livre et le monologue de la vieille Mme Monro, mal mariée, peu épanouie et éternelle rancunière sur cet époux volage et ignoble. C'est aussi le constat fort amer du temps qui passe, du désarroi de la vieillesse (Mme Monro ne cesse de se plaindre qu'elle radote et pense trop au passé). Mais ce n'est jamais triste ou sinistre, bien au contraire ! Mme Monro a l'esprit vif de quelqu'un très en verve ! Lili également sera étourdissante et renversante par ses révélations. Elle évoquera aussi le temps qui passe et la frustration d'avoir quarante ans et d'accuser le coup face à la jeunesse qu'incarne Margaret.

En prenant le même décor de fond avec les personnages similaires, Alice Thomas Ellis réussit le coup de génie d'attiser la curiosité, de revisiter quelques scènes et d'intriguer le lecteur, aussitôt convié à reprendre le livre précédent pour feuilleter le livre à nouveau. L'intrigue s'étoffe, s'éclaire et s'enrichit. Les personnages prennent de l'ampleur, les zones d'ombre s'amenuisent ou grossissent (au choix). En trois livres, le lecteur a su finalement se construire une idée à chaque fois renouvellée des personnages, des événements et de certaines séquences. Ce principe n'est jamais répétitif mais éclaire définitivement. L'écrivain Alice Thomas Ellis était une femme de lettres au grand talent, dont la causticité n'avait pas de quoi pâlir si on la comparait à ces autres dames anglaises à la plume bien souvent acérée. Il faut vraiment la lire et la découvrir, c'est savoureux !

Paru chez L'olivier puis en poche chez Points - en tout il y en a pour approximativement 455 pages ! un régal !!!!  Traduit par Agnès Desarthe

17 juin 2006

Une divine plaisanterie - Margaret Laurence

 

medium_une_divine_plaisanterie.jpg« Une divine plaisanterie » est un roman drôle et pince-sans-rire autour d'une héroïne de 34 ans, institutrice célibataire et vivant toujours avec sa mère malade dans la petite ville de Manawaka (ville imaginaire de Manitoba au Canada). Rachel Cameron est une cruche attendrissante, gauche et complexée, et qui bien souvent agit le contraire de ce qu'elle pense ! Elle rêve de s'échapper de sa vie étriquée, et pourtant elle y demeure attachée ou paralysée de faire le grand saut. Pendant ses vacances d'été, elle fait la rencontre d'un type qui la séduit et nourrit ses fantasmes d'évasion (se marier, avoir des enfants etc.). Rachel se lance dans cette aventure à corps perdu, ivre de cet amour naissant et, pour elle, porteur de tous ses espoirs cachés.


« Une divine plaisanterie » figure dans un cycle de cinq romans autour de la petite ville de Manawaka. Margaret Laurence a décidé de donner la parole à une femme seule et dépitée, sans toutefois rendre son récit pitoyable ou malheureux. C'est tout le contraire : le roman est enlevé, rythmé par le grotesque et la dérision. Rachel elle-même se moque de ce qu'elle est, consciente d'être double, triple, quadruple etc. Elle n'assume pas ce qui la ronge, ce qu'elle désire clamer ardemment sur tous les toits. Intérieurement, c'est une femme passionnée et brûlante, mais en vrai elle est timorée, contracte son corps dès qu'on la touche et se mine du qu'en-dira-t'on et des adolescents sûrs d'eux. Ses rapports avec son amie Calla, son directeur Willard, sa mère et son petit ami nourrissent des chapitres d'humour bien souvent involontaire. C'est un régal ! Ce roman n'a pas pris une ride (il est paru en 1966) et c'est à souhaiter que les éditions Joelle Losfeld publient très rapidement la suite de l'oeuvre de Margaret Laurence (auteur décédé en 1987).


Extrait : « Les strates de rêves sont si nombreuses, il y a tant de membranes trompeuses qui enveloppent l'esprit que j'ignore leur existence, jusqu'à ce qu'une réalité coupante ne les tranche, et je vois alors les créations de mon imaginaire pour ce qu'elles sont, déformées, bizarres, grotesques, une plaisanterie insupportable si on la regarde de l'extérieur. »

Le film a été adapté au cinéma par Paul Newman en 1968 avec Joanne Woodward - son titre : Rachel, Rachel .

15 juin 2006

Une fenêtre sur l'Hudson - Brian Morton

medium_Une_fenetre_sur_l_hudson.jpgNora téléphone à Isaac, son amant qu'elle a quitté cinq ans auparavant. Un simple coup de fil ranime une flamme jamais éteinte. Aujourd'hui Nora partage son quotidien avec un autre homme, mais c'est à Isaac qu'elle pense tout le temps. C'est lui son béguin. Impossible de le déloger de son coeur, de sa tête, de ses sentiments. Pour Isaac, les émotions sont les mêmes. Il a attendu Nora et pense désormais qu'elle lui revient, qu'elle a compris qu'elle s'était trompée, qu'il était le seul sur lequel elle pouvait compter.

Mais les cinq années ont modifié les souvenirs : ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Nora, jeune nouvelliste de trente-cinq ans, souffre d'une panne d'inspiration. Isaac, photographe, est également en perte de vitesse et n'a plus de projets, voit sa vie filer, ses élèves le dépasser. Les deux amants se retrouvent, doucement et très pudiquement. Leur histoire redevient une sérénade d'amour, pourtant l'un et l'autre pêchent à communiquer leurs doutes et démons intérieurs. Ces silences vont encore une fois leur faire défaut, les éloigner. Nora est le souffre-douleur de son "gnome" - quand elle écrit, Nora devient cannibale. Elle s'inspire de son entourage pour nourrir sa fiction, se déchaîne et tue à petits feux des gens qui lui étaient proches. Elle tente d'être la plus forte, mais son besoin d'écrire est plus conquérant. Isaac est désormais dans sa cible, mais leur histoire pourra-t-elle survivre à ce monstre ?

Un passage : "Il lui avait conseillé un jour de respecter son démon. Elle espérait aussi qu'il s'en souviendrait, même si ce démon - ce gnome, cet oeil intérieur implacable - avait posé son regard sur lui. Aime-nous, mon gnome et moi, supplia-t-elle. Or elle ne savait pas si c'était possible." - Brian Morton vient de signer un roman à la fois simple et prenant. C'est une histoire de sentiments, de rapprochements entre deux êtres qui pensaient être faits l'un pour l'autre. Les obstables pour leur belle idylle sont d'ordre artistique, ils sont tous deux au pied du mur et l'essor de Nora fait vaciller le statu-quo d'Isaac. Ils sont complices, se croyaient invicibles, et pourtant... une nouvelle peut tout ruiner. S'ajoute aussi la maladie de Billie, la tante de Nora, le dernier pilier de la jeune femme. La perte de celle-ci fait tout voler en éclats, Nora et Isaac se retrouvant soudainement face à face, pour de vrai. Pas facile, même s'ils pensaient bien se connaître, avec le temps. Ce roman est magnifiquement écrit, il y a peu d'élans, beaucoup d'introspection, et une mine d'anecdotes littéraires pour chaque circonstance. Une petite pépite !

A Window Across The Rover - Traduit de l'américain - Belfond - 313 pages

11 juin 2006

Pieux mensonges - Maile Meloy

medium_pieux_mensonges.jpgL'histoire s'ouvre sur un mariage : Yvette épouse Teddy, pilote de chasse, vite convoqué par l'armée américaine après l'attaque de Pearl Harbor. Yvette est ravissante et Teddy l'aime follement. Mais la jalousie s'installe chez lui, profondément, et le ronge. Yvette est seule chez elle, avec ses deux petites filles, et rencontre un photographe qui la drague. Mentir ou avouer le baiser échangé contre son gré devient pour Yvette le premier des nombreux sentiments de culpabilité qui vont être semés sur son chemin de la vie.

Les enfants vont grandir, Margot va être séduite par son professeur de danse, tomber enceinte et être envoyée en France pour cacher sa grossesse. Yvette décide de porter la responsabilité en se réfugiant dans un couvent et assume la maternité de son petit-fils. Elle n'en dit rien à personne, pas même à Teddy. Durant sa retraite, Yvette fait une rencontre avec Dieu et se voue alors totalement à la religion catholique. Les années vont passer très vite, ses filles Margot et Clarissa tentent de gérer leur propre destin, mais pas toujours de façon évidente. Jamie, le fils caché de Margot, grandit et devient un adolescent à problèmes. Les uns et les autres vont et viennent autour du noyau dur de Teddy et Yvette. La famille Santerre est en train d'écrire son histoire, comme une famille américaine ordinaire, depuis les années 40 à nos jours. Les générations se suivent, l'eau coule sous le pont et les secrets continuent d'affluer, mais jamais sans perturber l'indéfectible foi religieuse d'Yvette.

Le premier constat de ce roman de Maile Meloy est justement qu'il est incroyablement posé sur une question de croyances catholiques à outrance. La foi en Dieu guide la destinée de la famille Santerre, envahit l'histoire et peut vite lasser le lecteur. D'un autre côté, "Pieux mensonges" est une fresque familiale dramatique racontée en accéléré, depuis le mariage, les naissances, les séparations etc. L'auteur n'a pas la volonté de s'apesantir, elle donne en 376 pages un fort condensé d'une saga sur un demi-siècle d'histoire. Mais là aussi se pose un autre souci : le roman est un peu trop long, surtout vers la fin. Quelques pages en moins auraient été plus appréciées. Du coup, ce premier roman est intéressant et grisant, surtout pour ses premières pages, et puis cela devient lassant. Une petite déception, donc.

Traduit de l'américain, chez L'olivier.

04 juin 2006

Bonté divine - Elizabeth Crane

medium_Bonté divine.jpgCharlotte Anne Byers quitte l'Iowa avec sa mère pour s'installer à New York. Quelques années plus tard, sa maman se remariera. Pour l'instant, disons six ou sept ans, Charlotte Anne rêve de chanter de l'opéra, mais une trouille maladive la conduira à faire une croix sur cette carrière. Charlotte Anne est une petite fille "bien comme il faut" et qui grandira avec des préceptes sur "avoir la tête sur les épaules" qui la suivront très longtemps, sauf à l'université, où elle se consumera dans les drogues, l'alcool et les petits copains qui vont et viennent... Bref, à trente ans, Charlotte Anne rejoint les Alcooliques Anonymes. Dix ans plus tard, elle ne boit plus, n'a pas de vie sentimentale fort stable mais a réussi à sortir un film. Car Charlotte Anne a toujours rêvé : soit devenir écrivain, soit faire des films. Elle traversera de nombreuses galères, dont un passage sur la côte Ouest et un déménagement à Chicago car la vie à New York lui sera devenue trop chère.

Bref, Charlotte Anne est un peu cette fille qui nous ressemble, qui pourrait être notre copine et qui nous parle pendant des heures et des heures. S'il fallait résumer ce livre, comme je l'ai lu dans une brève : Du Bridget Jones, l'art de la plume en plus. Un bijou spécial fille, garanti anti pétasse. C'est totalement vrai ! La logorrhée de Charlotte Anne / Elizabeth Crane est décoiffante, saoûlante, mais c'est drôle. Les critiques n'hésitent pas à la comparer à Dorothy Parker : elle possède le regard qui tue et la plume qui dissèque, le tout allègrement. J'avais déjà beaucoup aimé "Feu occulte", j'ai tout autant apprécié "Bonté divine". Cette fois-ci, il s'agit d'un roman, même s'il se présente sous la forme de nouvelles. Les thèmes du premier livre sont ici repris, retravaillés, repensés. C'est un résultat poilant, brillant. A conseiller fortement !

A lire : Bonté divine -  Le blog de Miss Crane !

17 mai 2006

Auprès de moi toujours - Kazuo Ishiguro

 

Je ne reviens pas sur l'histoire du roman qui, comme beaucoup le souligne, doit garder son aura de mystère pour préserver son intérêt. La quatrième de couverture est elle-même judicieusement rédigée : ni peu, ni trop. Le bon dosage ! Donc, de manière plus poussée, j'ai du mal à m'avouer complètement séduite par ce nouveau livre de Kazuo Ishiguro. J'adore cet auteur, je suis admirative de son style et surtout de sa maîtrise à mener son sujet, à ne pas sortir des sentiers battus, à diriger son lecteur en le bichonnant vers une volonté de connaître et tourner la page suivante. C'est du grand art, un grand classicisme déjà prouvé dans ses précédents ouvrages, bref un orfèvre romanesque ! Et "Auprès de moi toujours" est du même acabit : rien à redire.

En fait, j'ai plus été embêtée par le fond du problème, le fond caché de cette histoire. Le pourquoi de ces trois personnages, Kathy, Ruth et Tommy, et leurs années passées dans un centre appelé Hailsham. Au fur et à mesure qu'on en découvre davantage, d'abord on se pose de plus en plus de questions, et lorsque la fin apporte toutes les réponses, j'étais décontenancée, un peu au bord du malaise. Le sujet dont traite Ishiguro ici est très délicat et sensible. Il me rappelle un roman de Philippe Claudel ("J'abandonne"). Donc, à la fois perplexe et émue, j'ai basculé d'un instant à l'autre dans de troublants sentiments. Je ne reproche rien au roman en lui-même, il est excellent. La traduction est assez bonne, à part le titre ("Never let me go" est ici traduit en "Auprès de moi toujours") qui laisse penser à une bluette faussement sentimentale. La portée du roman bouleversera tout lecteur, du moins moi je ne suis pas restée insensible.

Je conseillerai à tout ceux qui aimeraient découvrir ce roman de ne pas chercher à trop connaître son contenu avant de l'ouvrir et donc d'aborder la lecture de manière très neutre. Puis, de mettre en peu de côté les critiques dithyrambiques pêchées dans la presse, le présentant audacieusement comme "un chef d'oeuvre". L'attente au tournant risque de faire mal ! A lire ! !

Editions des 2 Terres, 440 pages.

09 mai 2006

La maison dans les dunes - Vonne van der Meer

 

Il existe sur l'île de Vlieland une maison dans les dunes où locataires d'un temps peuvent s'y prélasser pour des vacances normalement sans soucis. Cette maison dans les dunes devient donc le confident d'hommes et de femmes plus souvent tourmentés par leur vie extérieure, qu'ils ramènent entre ses murs, incapables de laisser les ennuis à la porte. Et ainsi, un peu comme cette femme de ménage qui se balade à vélo sur la plage, on observe secrètement les uns et les autres se débattre dans les petits riens de la vie ordinaire ! Il y a ce jeune couple marié avec un enfant de bas âge dont le mari a avoué une passade toute récente, deux femmes qu'une génération sépare et dont la grossesse de l'une va rejeter la décision de l'autre prise vingt ans auparavant (et qu'elle pensait être la bonne)... Il y a d'autres couples, ou des hommes et des femmes au crépuscule de leur vie qui pensent finir leurs jours dans cette maison dans les dunes, mais aussi un grand amour naissant ET un livre d'or !

J'ai sincèrement beaucoup aimé ce roman qui transporte automatiquement son lecteur dans son univers de sable et d'isolement insulaire. J'ai un peu repensé à une autre lecture faite dernièrement, « Haute saison, quinzaine uniquement » de Nathalie Ours, dans son principe de petites anecdotes de locataires dans un même lieu. Car c'est une lecture à considérer aussi bien en roman qu'en recueil de nouvelles. C'est léger et distrayant. Un second volet vient d'ailleurs de paraître : « Le bateau du soir ».

Le site : Heloïse d'Ormesson - Paru aussi chez France Loisirs avec extrait à découvrir.

28 mars 2006

Lily la tigresse - Alona Kimhi

J'ouvre le livre et je plonge aussitôt dans un bain crémeux et odorant où, perdue dans la mousse, je rencontre Lily, jeune célibataire de trente ans et ses 112 kilos de femme. La belle se donne du plaisir avec son pommeau de douche, qu'on me pardonne cette transgression de son intimité, mais il faut dire que Lily livre en toute transparence l'étendue de son existence assez cocasse. Cela fait bientôt deux ans que son fiancé est parti, refusant net le mariage, sous prétexte que les kilos superflus de sa douce l'indisposaient ! Lily est donc seule, dans l'appartement hérité de sa grand-mère Rachélé, et pense à l'amour. Elle le cherche et le veut, au plus vite ! Après son bain, Lily se pomponne pour aller au cirque avec sa meilleure amie Ninouch. Mais rien ne se passe comme prévu : elle loupe la séance, rencontre une femme chauffeur de taxi et retrouve son premier amant, Taro.

Lily est une épicurienne, on le devine d'emblée. Sa recherche perpétuelle du plaisir est tout autant enthousiasmante et grisante pour le lecteur qui suit ses aventures ! Le ton général est drôle, amusant et étonnant. Alona Kimhi a un don particulier pour la fantaisie et l'excentricité, cela donne vite le tournis. J'étais étonnée de lire aussi vite les 430 pages de ce roman, même si j'avais des yeux de plus en plus hallucinés vers la fin (la tournure des événements clôt franchement le sujet!). Et si, aussi, j'avoue quelques lassitudes pour les longues descriptions sur le passé de Ninouch (ancienne prostituée, un peu débile, mais attachante et fragile, qui partage désormais sa vie avec un type jaloux et violent). Dans ce roman chatoyant, on rencontre donc de l'amour, des jolies rondeurs, un animal sauvage, un dentiste libidineux, des parents comédiens et tout le toutim. C'est original et offert à tous les esprits farfelus et rêveurs. Ce n'est pas non plus un livre sur les femmes rondelettes qui s'assument et réclament de l'amour dont elles ont aussi le droit, pas que ça. Cela va beaucoup plus loin et pousse les frontières de l'imagination ! Et c'est à lire, forcément !!!  - 430 pages -

Premières pages : Lire  - Lu sur blog : Feuilles d'automne - Titre sur le net  - Presse : Telerama - A lire aussi : Suzanne la pleureuse

24 mars 2006

Prochain arrêt le paradis - Melissa Bank

Sophie Applebaum est pour moi une imparfaite : depuis son enfance (vers douze ans), Sophie démontre la maigre étendue de ses "talents". Elle n'est pas très studieuse, boude les leçons d'hébreu que ses parents lui poussent à suivre, elle entre dans une université pas brillante, entretient une amitié défaillante avec une certaine Venice (belle, rayonnante et dilettante), puis entre sur le marché du travail de façon aussi tâtonnante et passable. Ses aventures amoureuses sont tout autant catastrophiques, en marge de ce que vivent ses deux frères, Robert et Jack, puis sa propre mère, devenue veuve.

Il y a quelques années, Melissa Bank avait déjà écrit un livre intitulé "Manuel de chasse et de pêche à l'usage des filles" (en fait, une fiction chroniquée par une jeune new-yorkaise). J'avais bien aimé. Toutefois, ce deuxième livre de l'américaine me semble un peu trop semblable : le principe de chapitres (sous forme de longues chroniques ou de nouvelles), le parcours déplorable d'une jeune fille dont l'initiation ne manque pas d'originalité, d'humour et de maladresse. Et puis le soutien infaillible de sa famille, tout aussi embarquée dans un récit parfois riche, parfois lassant. En bref, si on adore le premier, on adorera le deuxième. Mais moi, je fais justement ce reproche que "Prochain arrêt le paradis" est un peu trop copié-collé au précédent, qu'il n'a donc rien de nouveau et souffre d'un sentiment de déjà-lu. J'attendais plus d'innovation !  - 375 pages -

A lire, aussi :  Manuel de chasse et de pêche à l'usage des filles   Presse Internet : Telerama & Jowebzine & Le Point & L'Express 

20 mars 2006

Dix mille amants - Edeet Ravel

"Il y a longtemps, quand j'avais vingt ans, j'ai connu un homme dont le métier était d'interroger les gens." - Ainsi commence l'histoire de Lily, née en Israël dans un kibboutz, puis exilée au Canada avant de revenir à Tel Aviv pour étudier la littérature et la linguistique. C'est en faisant de l'auto-stop qu'elle rencontre Ami, presque trente ans. Il travaille dans l'armée, il interroge les suspects. Son métier n'est pas noble, il révulse la jeune fille qui prône des idées pacifistes et idéalistes. L'histoire se passe en 1977 - la situation en Israël n'a pas encore empiré, mais se voile cependant la face. Ami est au coeur de ces plus vifs secrets et tourments cachés par le gouvernement. Il ne supporte plus la pression. Mais l'amour naissant entre Ami et Lily va aussi mettre à jour la naïveté de l'étudiante. L'utopie semble être le drapeau brandi par nombre d'israeliens, inconscients du fond du problème. Etre occupant, tenir et régler la loi du pays, chasser l'intrus, le "palestinien" (le terrorisme viendra progressivement), c'est un combat et un défi au quotidien. Ami craque, il lâche tout.

En fait, ce premier roman d'Edeet Ravel (également née dans un kibboutz, partie au Canada puis rentrée en Israël pour étudier) est un constat frileux de la situation politique d'un pays englué dans ses combats de territoire, de religion et d'espionnage. Mais "Dix mille amants" n'est pas un pur roman politique, même si son auteur place concrètement son sujet, le ton professoral en moins. C'est une histoire d'amour, entre Ami et Lily, deux personnages au caractère fort et entier. Leur rencontre, leur coup de foudre, leur approche constituent un ensemble assez romantique, et très plaisant pour le coeur d'une midinette (allez, j'avoue!). Il y a un côté passionnant, romanesque et envoûtant dans ce premier roman, mais balancé par un aspect géopolitique assez cinglant et rigoureux. Ce qui me porte à conclure que, finalement, ce n'est pas un roman à l'eau de rose et cela me convient tout à fait ! J'ai très envie de connaître les deux tomes suivants, parus en anglais, et qui composent une espèce de "trilogie" à ce paysage troublant, ravagé mais ensorcelant qu'est Israël.

324 pages