12 septembre 2006

La traversée de l'été - Truman Capote

medium_summer_crossing.jpgL'héroïne de "Summer Crossing" s'appelle Grady McNeil, elle a 17 ans et vit dans un appartement qui surplombe Central Park. Ses parents partent en croisière pour l'Europe mais Grady a décidé de passer l'été caniculaire à New York. Ce qu'elle ne mentionne pas c'est son béguin pour Clyde Manzer, un gardien de parking à Broadway, qu'elle fréquente depuis le mois d'avril en cachette. Avec lui, Grady vit des sensations jamais explorées jusqu'alors. Cependant, le garçon se découvre peu, se dévoile difficilement, sa famille, ses amis, ses amours figurent parmi son jardin secret qu'il n'ouvre pas à sa dulcinée. Or, il y a également Peter Bell, le meilleur ami de Grady, puis une mystérieuse Anne et une encombrante Rebecca...

Eté incendiaire, ainsi aurait pu se nommer ce roman "inédit" de Truman Capote. On connaît son histoire : le manuscrit a été retrouvé dans les affaires d'un concierge, remarqué par Sotheby's avant d'être mis aux enchères. "Summer Crossing" figure en fait comme l'un des premiers romans écrit par l'auteur, à un très jeune âge (il avait commencé son histoire vers 19 ans). C'est un projet qui a plus ou moins évolué et été entretenu pendant dix ans, pour finalement ne jamais voir le jour. Le manuscrit n'est d'ailleurs pas fini, mais les nombreuses notes de Capote ont permis de porter sa touche finale. Résultat ? C'est une histoire fraîche, pinçante et mesquine, ce n'est pas une oeuvre étourdissante de talent, elle révèle des défauts mineurs en partie à cause de la jeunesse de son auteur. Toutefois, elle annonce déjà des qualités à mûrir, les prémices de "Breakfast at Tiffany's", un esprit pointilleux et rebelle, une volonté de chiffonner les données de la société de convenance, et aussi de parler de New York. Le personnage central, Grady McNeil, n'a pas l'étoffe d'une Holly Golightly, mais c'est également une héroïne en souffrance, un être fragile, secret et désespéré. Elle est fascinante, en un sens. Et cela aurait été fort intéressant que l'auteur travaille davantage sur ce projet, mais s'il y a renoncé c'est sans doute pour une raison ?

 Grasset

11 septembre 2006

Marilyn Monroe n'est pas morte - Patrick Besson

medium_besson_marilyn.jpgEn janvier 1989, à Bridgeport en Californie, le narrateur Patrick Besson rencontre Marilyn Monroe, assise à une table, avec un trench-coat, des bottes en caoutchouc et un foulard sur la tête. C'est bien elle, Marilyn, l'actrice mythique. Elle n'est pas morte en août 62, elle est toujours vivante. Patrick lui parle, Marilyn se dérobe mais l'invite à manger du lapin, cuisiné par ses soins. Dix ans plus tard, coup de théâtre dans le monde de l'édition avec un livre document d'un auteur australien qui publie "Marilyn Monroe est-elle morte?". Info, intox ? Patrick découvre cet entretien de Sprengler avec Ardisson et repense à sa rencontre à Bridgeport. Marilyn n'est pas morte, et Kennedy non plus d'ailleurs. Tout deux ont masqué leur mort pour vivre leur amour en cachette. D'ailleurs, autre supercherie : les américains n'ont jamais marché sur la lune. Pourquoi n'y sont-ils jamais retournés ? ...
Vous y croyez-vous ? Moi non. Ce livre est plat dans tous les sens du terme. A la base, cette histoire a été le feuilleton de l'été du Point en 2002. C'était bien la peine d'alimenter cette lourde rentrée avec ce livre inconsistant ! L'année 2006 étant l'année Marilyn, il n'est pas non plus nécessaire de nourrir le système avec tout et franchement n'importe quoi. A éviter !

Mille et une nuits, coll. chez Fayard

10 septembre 2006

Les autres - Alice Ferney

medium_ferney_alice_2.jpg"Personnes susceptibles s'abstenir" était la règle préconisée par ce nouveau jeu de société qu'a offert Niels à son frère Théo, lors de sa soirée d'anniversaire. Sont réunis leur mère, les amis et fiancées. Tous s'engagent dans ce jeu brûlant qui a pour but de délier les langues et mettre à jour les vérités cachées. Que pensent les uns et les autres, les uns sur les autres, les uns des autres ? Ce roman délie la parole, ouvre la boîte de Pandore. Il est décomposé en trois parties, d'abord on lit les pensées des protagonistes, puis on assiste à la joute verbale, puis on prend le pas du narrateur, de l'auteur qui décrit ce repas suicidaire avec toute l'élégance et la subtilité qui caractérise l'écriture d'Alice Ferney. C'est d'une poésie inqualifiable, tant sur la valeur des sentiments, sur le poids de la maternité et la féminité (thèmes abordés dans le roman). Au cours de cette soirée, certaines paroles auront été lâchées et ne pourront plus être rattrapées. Les personnages ont tous bien conscience de cet enjeu mais ils foncent tête baissée. Un peu abasourdis, écoeurés, révoltés mais exaltés "d'être avec les mots comme des poissons dans l'eau". Ce roman donne enfin le pouvoir au langage, aux mots et à la langue éclatante et qui s'exprime, se libère. Il ne met pas en péril le sentiment de l'amitié car, après tout, un personnage le souligne : "Sans amitié, pas de confidences ni d'aveux ou de révélations, pas de critique profonde et transparente. En ce sens les amis, pour le bien qu'ils essaient de nous faire, sont aussi cruels que les ennemis qui nous souhaiteraient quelque mal.". En un mot comme en cent, ce roman est magnifique, tout en grâce et dénuement, et dont le point final sera : "Qui peut croire que les mots servent la vérité ? Qui sait ce qu'ils tranforment vraiment en nous ? Quel est ce pouvoir qu'on leur prête ?". (La réponse est cachée dans ce livre !)

Actes Sud

09 septembre 2006

Symptomatique - Danzy Senna

medium_symptomatique.3.jpg"Avez-vous jamais vu la fin d'une histoire avant même qu'elle commence ?" - C'est la question que se pose la narratrice de "Symptomatique", roman âpre et semi-latent d'une violence liée à la solitude et l'amertume de la mixité. La jeune new-yorkaise fraîchement débarquée de sa Californie natale commence un stage dans un magazine, un peu contre les principes new-age de ses parents baba cool. Elle rencontre Andrew mais leur aventure capote, un peu abruptement. Prise de court, la jeune femme recherche un appartement et c'est une collègue de bureau, Greta Hicks, qui lui trouve la solution. Suite à cela, cette femme de 43 ans va soudainement empiéter doucement dans la vie de la jeune femme. Toutes deux ont en commun d'avoir un père noir et une mère blanche, Greta pense qu'elles constituent à elles deux "une race à part". Car insidieusement Greta s'impose dans la vie de sa jeune camarade, laquelle subit de plus en plus cette "amitié". Le sentiment d'étouffement prend le pas, succède l'égarement combiné à la solitude. Les pas de la narratrice mènent la danse, guident le lecteur dans un New-York plombé par le froid hivernal. C'est la sinistrose, une lente plongée dans des profondeurs abyssales. Et avec ça, il y a une prise de conscience de la haine raciale, de la couleur de peau qui délimite les affinités dans cette Amérique bien tranchée. Ce deuxième roman de la new-yorkaise Danzy Senna est, pour le tout, bien captivant et flippant !

Métailié

07 septembre 2006

L'histoire de l'amour - Nicole Krauss

medium_histoire_de_l_amour.jpgAu début, l'histoire est simple, c'est celle de Leo Gursky, vieil homme de 80 ans et qui attend sa mort mais fait tout ce qu'il peut pour qu'on ne l'oublie pas et qu'il évite de trouver la mort dans la solitude. C'est un réfugié polonais qui a migré à New York après avoir réussi à se cacher des nazis durant la guerre. S'il a rejoint les Etats-Unis, c'est aussi pour retrouver son amour de jeunesse, la belle Alma.
Autre histoire dans le roman : une jeune adolescente de quatorze ans, prénommée Alma, découvre qu'elle tient son prénom des héroïnes d'un roman intitulé "L'histoire de l'amour". Ce livre était un cadeau d'amour de son père à sa mère, celui-ci étant mort la mère d'Alma vit recluse et reste fidèle au souvenir de son amour. La jeune Alma est étonnée de découvrir qu'un anonyme a écrit à sa mère pour qu'elle traduise ce roman écrit en espagnol, car le roman semble également beaucoup compter pour cet homme, qui se nomme Jacob Marcus.

A partir de là, les destinées ne vont pas cesser de se croiser, se rencontrer et de dessiner L'Histoire de l'amour. C'est, dans le fond, l'histoire du roman dans le roman. Et Nicole Krauss emprunte la voie labyrinthique pour traverser les mémoires et les histoires d'amour. Oui, c'est un roman qui parle d'amour, assez fou d'ailleurs. Cela convient à ce vieillard qui est tombé amoureux et c'est là toute sa vie, ou à cette jeune veuve détruite par la mort de son compagnon et qui se noie à petites doses, à un père pour son fils qu'il n'a jamais connu, à une adolescente qui veut redonner le sourire à sa maman et qui creuse des tranchées et qui cherche mais sans savoir exactement quoi... C'est un livre entier sur le sentiment amoureux, sur le droit à la mémoire, à la fidélité au-delà de la mort, au respect de la création littéraire.

Ce roman de la new-yorkaise Nicole Krauss fait couler beaucoup d'encre dans les articles de cette rentrmedium_krauss_nicole.jpgée littéraire et c'est totalement justifié ! D'abord il est écrit avec une maîtrise étourdissante, puis il est dense, foisonnant, respectueux et d'une très grande élégance. C'est un roman puissant et intelligent, qui ne perd jamais le fil de son histoire et qui repêche son lecteur en toute simplicité. Et hop qu'il nous emmène du côté de la Shoah, à New-York, en Israël ou au Chili, dans le coeur d'une adolescente ou d'un vieillard, et surtout au coeur d'un roman dont l'histoire nourrit L'Histoire de l'amour du début à la fin. Cela paraît brouillon à lire comme ça, mais c'est un roman 5 étoiles et qui est, en toute honnêteté, EPATANT !

Gallimard

04 septembre 2006

Pas du tout mon genre - Isabelle Spaak

medium_pas_du_tout_mon_genre.jpgIl y a plusieurs flashes dans ce roman : une grande fille blonde avec des lunettes sur la plage de l'île de Ré, une maman à la peau brune et folle amoureuse, un papa coureur de jupons et une narratrice, la seconde fille, celle qui a un coup de coeur pour un inconnu sur le quai d'une gare. Maigre et blond, trop grand, trop pâle : "pas du tout mon genre". Mais le comble, c'est qu'elle va tomber amoureuse de lui, de cet homme marié. Petite aventure illégitime, où l'individu se moque consciencieusement de sa maîtresse, et celle-ci qui moufte à peine... Les souvenirs se ramassent à la pelle, quand la mémoire du père volage revient comme un boomerang, ou quand pointe l'envie de revoir la nurse Blenda. C'est très épars, en fin de compte. C'est un livre qui se lit très, très vite. Les chapitres sont très brefs, décousus et se mélangent sur les thèmes de l'enfance et de l'adultère. Le sentiment amoureux flotte à l'horizon. En bref, je ne garderai pas un souvenir éblouissant de ce petit livre aux maigres chances.

Editions des Equateurs

03 septembre 2006

Vues sur la mer - Hélène Gaudy

medium_vues_sur_la_mer.jpgUne femme arrive dans un hôtel et demande une chambre avec vue sur la mer. Elle est seule. Elle s'appelle Jeanne.

Cette scène va se répéter à plusieurs reprises, en sept chapitres. Toujours une chambre d'hôtel, mais jamais la même, jamais les mêmes conditions (climatiques, géographiques, etc.). Mais à chaque fois, il s'agit d'une Jeanne qui fuit, qui échappe à un homme. Pourquoi ? C'est en fait si peu important de deviner ou comprendre pourquoi cette femme décide de se réfugier dans une chambre d'hôtel. Après tout, c'est son droit. Car l'aspect le plus intriguant, finalement, du roman est l'enchaînement des chapitres qui répétent la même scène : Jeanne arrive dans une chambre d'hôtel. L'autre éclairage va finalement venir des seconds rôles, des acteurs de l'ombre comme le réceptionniste, la serveuse, ou une famille en vacances. C'est par eux que la vérité éclate ou déjoue l'évidence qu'avait crue détecter le lecteur. « Jeanne et les autres personnages se rencontrent, se rapprochent, se perdent d'une façon qui se ressemble sans se ressembler tout à fait ». Ainsi soit-il.

« Vues sur la mer » est un premier roman réussi, il a été écrit par une jeune auteur de moins de 30 ans, Hélène Gaudy. Elle a su atteindre une exigence fort maîtrisée dans la construction de son roman. C'est à la fois original et habile. Elle a, de plus, réussi à pénétrer la solitude, celle d'une amoureuse ou d'une délaissée, celle du couple ou dans le coeur d'un enfant. Ce n'est pas seulement un roman, « Vues sur la mer » peut se lire comme un recueil de nouvelles. Les chapitres scandent un tempo mystérieux autour d'une trame faussement simple. Et l'auteur use du principe des bribes de phrases pour accélérer la fausse inertie de son histoire. En bref, un roman à conseiller pour encourager les débuts (prometteurs) de son auteur !

Les Impressions Nouvelles

01 septembre 2006

Lignes de faille - Nancy Huston

medium_lignes_de_faille.2.jpgPortrait d'une famille américaine, sur quatre générations, depuis 2004 jusqu'à 1944, de la Californie jusqu'à l'Allemagne.. et ce à travers le regard de quatre enfants de 6 ans. L'histoire s'ouvre avec le dernier de cette famille, Sol, qui plante l'histoire de sa famille avec des grand-mères bien mystérieuses (passé trouble, brouille familiale, chanteuse internationale ou combattante contre le nazisme). Va suivre l'histoire de son père, Randall, en 1962, et qui entraînera le lecteur jusqu'en Israël. Ce sera ensuite au tour de sa propre mère, Sadie, puis de Kristina, celle par qui "la ligne de faille" a pointé, a glissé sur les générations à venir. C'est impressionnant de découvrir la force de ce secret et son impact sur les uns et les autres. Car en découvrant que Kristina est en fait une enfant enlevée à sa famille ukrainienne et élevée chez des allemands, et ce sous la politique de Himmler (éducation aryenne d'enfants étrangers qui ont été volés), va donc pulvériser la destinée des héritiers. La partie consacrée à Sadie et son fils Randall est particulièrement la plus captivante. Tous deux semblent être les personnalités les plus fragilisées par cette révélation. Et surtout les plus impliquées, bien malgré eux, à certains égards.


C'est avec classe que Nancy Huston a su dresser son portrait d'une famille qui, au départ, ressemblait à la famille américaine de base : basée en Californie, impliquée dans l'effort de guerre (en Irak) et fière de son identité américaine, puissante et conquérante. Le roman est finalement complètement différent des idées préconçues. C'est à la fois bouleversant, poignant, révoltant, terriblement injuste. L'auteur a tenté d'être la plus neutre possible, et pour cela elle a choisi d'adopter un regard d'enfant en tant que narrateur. Et "Lignes de faille" démontre, bien tristement, que la face de l'Ennemi a changé au cours du siècle, mais les erreurs se répètent, les leçons n'étant jamais retenues. Au final, voici un roman fort intelligent, au procédé narratif original et ingénieux. Il attache le lecteur du début à la fin, impossible de le lâcher.

Actes Sud

31 août 2006

La tentation de l'après - Emily Tanimura

medium_tanimura_emily.jpgLa narratrice a quinze ans et va au collège. Avec son amie Lisa, elle est boudée par ses camarades, aussi toutes deux décident d'adopter un comportement hautain, provocateur, faisant fi des ragots et autres murmures sur leur désinvolture avec les hommes. La narratrice est pourtant encore vierge et innocente. En rencontrant cet homme de cinquante ans, avec son accent étranger, la jeune fille accepte de le suivre dans sa voiture et lui propose de se revoir. La relation va naître, les rapports vont s'amorcer à moyen terme. La jeune fille appréhende l'instant. Elle est plutôt dans "la tentation de l'après", histoire de reprendre le titre. Car il s'agit d'un premier roman écrit par une jeune suédoise installée à Paris depuis cinq ans. Elle a d'ailleurs écrit directement en français son histoire. C'est là son principal mérite, puisque le livre n'est pas foncièrement palpitant. Il se base sur la fausse naïveté d'une jeune fille qui a les traits et le caractère d'une Lolita, mais n'en est pas une. C'est un peu ennuyeux, bien écrit, mais sans réel intérêt. C'est très court, et c'est suffisant.

Gallimard

26 août 2006

L'imprévisible - Métin Arditi

medium_arditi_metin.jpgGuido Gianotti est un professeur de l'histoire de l'art à la retraite, aujourd'hui expert pour les salles de ventes il aide à évaluer les produits des clients. C'est ainsi qu'il rencontre Anne-Catherine Hughes, la quarantaine, belle femme bourgeoise, séparée de son mari, et qui décide donc de vendre un tableau pour fuir tout souvenir. Ce tableau est mystérieux, intriguant, et plonge Gianotti dans un état émotionnel hors du commun. D'abord, le fruit de son enquête va le conduire à des découvertes fructueuses, puis cette rencontre avec Anne-Catherine va renvoyer l'homme septuagénaire à se remettre en question sur sa sexualité dévastée.

"L'imprévisible" est un portrait d'une triste réalité sur la beauté, la séduction et ses mystères. Il parle aussi de ce tableau qui en cache derrière ses couches. On part à Florence, on parcourt les correspondances du peintre Bronzino, on vogue doucement et gentiment sur des territoires élégants de l'art, et des romans autour d'un tableau, d'un mystère à percer, etc. Le procédé n'est plus nouveau, d'autres romans ont brodé sur le sujet. Celui de Metin Arditi fait partie désormais du lot, il est coquet, galant et conventionnel. Plaisant, rapide à lire, ce livre pourra tenter un amateur qui se passionne pour ce genre de littérature.

Actes Sud