21 novembre 2005

Loin - Victoria Lancelotta

Un soir dans un bar, Martha rencontre Edward avec qui elle dit oui à tout : elle boit, elle le suit mais ne prétend finalement pas être elle-même. Ne rien dire du fond de ses pensées. Aussi, quand elle quitte Baltimore pour une petite ville en Floride, elle part sans dire au revoir. Accord tacite. Cependant, quelques temps après, Martha apprend qu'Edward sort avec Carly, sa soeur cadette. Cette nouvelle réveille des fêlures, datant depuis l'enfance et l'adolescence, etc. Martha, enfin seule, repue de cet isolement, veut creuser le vrai du faux chez elle.
A force d'affirmer qu'elle n'attendait rien de lui, qu'elle avait coutume de dire oui à tout, qu'elle était constamment insatisfaite, Martha doit admettre qu'une mécanique secrète est en panne. Pourquoi les autres, et pas elle ? Pourquoi les mêmes qui ont trente ans se marient, vivent en lotissement dans une banlieue cossue, mais toujours pas elle ? Il n'y a pas ce désir non plus d'y parvenir.
Pour comprendre davantage Martha, il faut donc aller plus "Loin". Comme le suggère son auteur, Victoria Lancelotta dans ce premier roman serré, exigeant et riche de subtilités. Il y a aussi une part du désir chez cette jeune femme, juste suggérée pour ne pas le décrire en termes graveleux, comme pourrait le supposer son comportement. Martha est étrange et inquiétante. Mais c'est tout de même une histoire mélancolique et amère qu'elle raconte, avec un froid cynisme et un humour presque vain. Elle nous le sert sur un plateau, c'est comme ça, pas autrement, acceptez-le ou non. Bref, intriguant !

254 pages, Phébus

11 octobre 2005

Vient de sortir en poche...

Quel plaisir de parcourir les pages d'un livre aussi captivant ! Pour une entrée dans l'arène littéraire, Pascal Morin saute à pieds joints et impose applaudissements ! "L'eau du bain" est une histoire à la fois hallucinante, grinçante et ironique. Mortelle !.. On n'en soupçonne pas l'impact au début, et ça nous surprend au détour d'une phrase... paf ! "Je m'approche, je lui dis bonjour, et je le jette à l'eau." ... Le sang nous glace, mais avant ça qui aurait pu s'en douter ? Car le narrateur vient de la ville passer ses vacances à la campagne, lieu de son enfance, où résident toujours le grand-père, le père et les deux frères, Emmanuel et Franck. Tous sont des gars de la terre, des authentiques produits du terroir, du pays que le narrateur a fui, toutes voiles devant. Pourquoi il revient cette année ? profiter du soleil, bronzer, paresser ... et se baigner dans la piscine ! Car ça y est, le grand-père a cédé : une piscine a été creusée à la place du potager ! Victoire ! Le grand-père pleure ses haricots et ses fraises, les trois frères barbotent avec bonheur !

Ce livre a le charme des histoires silencieuses, une piscine, du soleil et la mort. Celle-ci arrive subtilement et avec fracas. "Il va y avoir du malheur" répète à longueur de journée la petite, une fillette qui rôde autour du narrateur, une espèce de Manon façon Pagnol. Parmi ces présences masculines, fortes, redoutables et mystérieuses, il y a les ombres des femmes, on n'en sait rien mais on devine tout. Au centre, le narrateur et ses frères évoluent tout en noirceur, un rien capricieux ("C'est ma piscine que je veux.") et impénétrables. Bref, voici un roman qui vous donne le frisson : bonheur, plaisir, réjouissance, affolement, désarroi, trouble, crainte, etc...

Chez Babel.

06 septembre 2005

Le musée de la sirène - Cypora Petitjean Cerf

C'est du n'importe quoi dans ce roman, et pourtant c'est entraînant comme une mélopée envoûtante ! Anabelle a trente ans, elle est peintre et vit seule dans son appartement, pétrifiée d'une peur de l'extérieur quasi maladive. Un jour, elle vole une sirène dans l'aquarium du restaurant chinois en face de chez elle et l'installe dans sa salle de bains. Sous ses yeux, la sirène va grandir, dessiner, chanter. Entre elle et Anabelle, un jeu d'apprivoisement, d'apprentissage et de séduction commence. Mais au fur et à mesure que l'une pousse vers le haut, l'autre diminue - comme si l'énergie de l'une alimente sa comparse!

 

En bref, en dire plus long gâcherait le plaisir de lecture, déjà que cela se lit très vite ! J'étais stupéfaite d'un tel livre, je pensais que l'auteur allait dégénérer et partir dans un trip excentrique et sans queue ni tête. Et pourtant j'ai eu le sentiment que Cypora Petitjean-Cerf a su maîtriser son sujet, sans le faire déborder vers des sentiers cahotiques. Plus d'une fois on flirte avec l'invraisemblable, mais j'ai tout pardonné à l'auteur ! Son imagination m'a enchantée : l'histoire d'une sirène, envahissante et exclusive, une trentenaire à deux pas de tomber dans l'agoraphobie, au centre une créativité folle et joyeuse, un amour presque adolescent pour le nommé Francis - "je sais à peine quelle tête a Francis. Je l'aime, donc je n'ose pas le regarder" ! Vraiment, "Le musée de la sirène" a ce petit charme qui l'isole de la grande littérature fracassante de la rentrée, cela me touche et m'enthousiasme et c'est ce que j'apprécie dans les livres ! merci l'auteur - Cypora Petitjean-Cerf, quel beau nom !

 

Stock, 114 pages

24 août 2005

Accès direct à la plage - Jean Philippe Blondel

Accès direct à la plage, c'est une histoire qui se passe de 1982 à 2002, chaque été, sur un coin de plage.. et tous les dix ans. Plusieurs personnes nous parlent, nous commentent leurs vies et leurs aventures estivales.. Au début on se sent perdu parmi cette floppée de personnalités mais, bien vite, on s'aperçoit que tous sont liés, que leurs histoires se rejoignent ou vont se rejoindre.. bref c'est prenant, captivant et c'est tellement bon !!!
Très, très agréable à lire ! c'est frais comme un bon moment passé, en vacances, en bord de mer, sur un coin de plage.. ça nous donne déjà envie d'y être. Ou alors ça chasse cette grisaille hivernale et rien que ça, ça vaut vraiment le coup de lire Jean-Philippe Blondel.
Hélas: c'est terriblement court. Quelle frustration !

 

Pocket, 120 pages

21 août 2005

Le train de 5h50 - Gabrielle Ciam

"Le train de 5h50" fait partie de ces petits livres de quelques pages qu'on lit en peu d'heures et qui vous submerge d'émotions farfouillées. Le titre ressemble à une intrigue d'Agatha Christie et fait vaguement "roman de gare" (haro sur le jeu de mots...) mais on s'y trompe complètement ! En fait l'auteur va user d'un rare talent à peindre un désir fugace, une envie violente et une lascivité étonnante sans entrer dans des scènes torrides d'acrobaties sexuelles. Il suffit d'une femme et d'un homme, tous deux prennent le train du petit matin, celui de l'aurore où les paysages et les gens sont encore endormis. Et puis, "elle le regarde, il la regarde le regarder. C'est comme ça que les choses commencent entre eux". Des échanges de regards, des effleurements, des attouchements avec les mains, les jambes, les pieds... Jamais un baiser échangé, ni même une parole. Leur relation est sensuelle et intense, elle dégage un érotisme surprenant où l'auteur a misé sur l'atmosphère et la sensation au lieu du déballage décadent. Et le résultat est épatant : c'est judicieusement poétique et torride, suggestif et langoureux. Gabrielle Ciam réussit un pari audacieux : oser décrire l'indicible, l'attirance des corps et la volupté en des termes propres et mesurés. L'ensemble est osé, impudique mais juste.
De plus, elle ose le vécu alterné en se mettant dans la peau de la femme puis de l'homme. Où l'on découvre le portrait d'une femme moderne, libertine, réservée mais pas timide, et qui ose sans brusquer. "Elle ne se fixait pas, quittait souvent, était quittée. Elle était en fait une femme très libérée et très seule, mais elle gardait un peu de ses amants dans ces habitudes vestimentaires qui la définissaient de plus en plus, l'affinaient même, faisant d'elle une femme désirable et désirée." Lui est un homme marié depuis vingt ans, il est heureux, toujours amoureux de son épouse mais cette rencontre va le bouleverser et chambouler son univers. Ils sont l'un et l'autre l'inconnue ou l'homme du train. Ils se plaisent et cette ébauche de relation amoureuse égale tous les rapports jamais imaginés entre un homme et une femme. Gabrielle Ciam signe un roman tendre, au langage parfois cru et audacieux. Une très belle mélopée se dégage de ce "Train de 5 h 50" ...

Arléa, 80 pages

20 août 2005

L'appartement témoin - Tatiana de Rosnay

Premier roman de Tatiana de Rosnay: L'appartement témoin annonce ce qui sera un grand succès dans "la mémoire des murs" (un lieu imprégné du passé et qui obsède la personne qui y vit).
Ici, le personnage central est un homme qui a raté son mariage, il vient de divorcer, son travail ne l'a pas comblé non plus.. toute sa vie a été une suite de tromperies et de leurres. Et c'est à 55 ans qu'il s'en rend compte et décide de faire le bilan de son existence. Installé dans son nouvel appartement, il ressent très vite des ondes mystérieuses, perçoit un piano, une voix mélodieuse, et entrevoit une jeune femme blonde jouant du piano avec une petite fille qui joue à ses pieds...
Obsédé par cette vision, il décide de partir sur les traces de cette énigmatique jeune femme. Paris, New York, Londres, Venise.. on suit cet homme débonnaire dans son périple. On est pris en haleine, on soutient sa quête..  C'est juste un peu dommage que la passion s'essoufle un peu vers la fin. Par contre, chapeau bas concernant cette fin ! Procédé qui, selon moi, deviendra vite la signature caractéristique de l'auteur ! Autre point mitigé, à mon goût : le personnage, trop bancal. Du coup il n'inspire aucune sympathie. Mais en conclusion ce roman se lit vite et divertit son lecture. Très agréable, quoi.

 

Fayard, 312 pages

07 juillet 2005

Dix mille - Andrea Kerbaker

N'avez-vous jamais imaginé un livre avec une âme, des pensées et des réflexions ?.. Lisez "Dix mille" d'Andrea Kerbaker et vous regarderez vos livres différemment ! Dans ce livre trop court, un livre prend la parole, sur une étagère d'un bouquiniste, frissonnant à l'idée d'être en sursis car la libraire envoie les invendus "au pilon" ! Terrorisé de finir recyclé, emballage d'un médicament au pire, il prie ardemment qu'un Numéro Quatre ouvre la porte, glisse le doigt sur son étagère et s'empare de lui. Le Numéro Quatre, c'est l'éventuel propriétaire qui le sauvera de l'incinérateur ou de la décharge. Il aimerait bien une femme, ça le changerait... et de se souvenir des trois précédents propriétaires. Non sans quelque émotion, colère ou incompréhension.

"Dix mille" nous ouvre les portes vers un imaginaire jusque là encore vierge : la vie des livres, leur intimité, la connivence entre eux, les amitié avec Steinbeck ou Hemingway, le destin du livre qui sort de presse et atterrit dans la vitrine d'une librairie. Confiné dans un carton, prenant la poussière au fin fond de la boutique, ses pages jaunissant sur une étagère pour "acquisitions de seconde main", le livre raconte un parcours que le lecteur n'a pas conscience. En fermant donc ce petit livre, on lui caresse la couverture, un sourire aux lèvres et on le dépose dans un écrin de velours. Votre livre a des yeux, des oreilles ! votre livre est télépathe !

 

Grasset, 84 pages

L'ennemi des fourmis - Stephan Valentin

"L'ennemi des fourmis" c'est Jonas, un petit bonhomme qui débarque avec sa maman, enceinte et un cocard à l'oeil, dans la campagne allemande. Ils viennent se réfugier chez la grand-mère qui ne quitte jamais sa chambre et refuse de voir le garçon car elle ne l'aime pas. Mais lui, Jonas, s'en moque : pour tromper son ennui, il traque les fourmis, les limaces et les escargots, s'en prend au chat et joue avec le feu. En trois jours l'histoire de Jonas va basculer du dérisoire au dramatique. Ce garçon a la haine au ventre, dans son monologue il s'en prend à tous ses "oncles" que fréquente sa mère, appelle son père qui voyage dans un avion et reviendra un jour... Jonas est écorché dans l'âme et dans le coeur : il voue pour sa maman un amour très fort que jamais le Nouveau (le bébé) ne pourra rivaliser. Pourtant l'histoire de "L'ennemi des fourmis" nous emmène plus loin et atteint progressivement une intensité remarquable. La fin de ce roman est éblouissant : fort, poignant, injuste et percutant. On referme ce très court roman (140 pages) avec le sentiment d'avoir reçu des bleus sur le corps et au coeur. Pas prêt d'oublier ce petit Jonas et ses aventures. Une lecture inoubliable.

 

Actes Sud, 140 pages

06 juillet 2005

Tombent les avions - Caroline Sers

"En famille, on ne dit pas ce qu'on pense." C'est le credo de cette famille qui vient chaque année passer un mois de vacances dans la maison de l'aïeule, Mounette. Des vacances qui n'en ont que le nom, car on distingue parfaitement que chacun s'y plie, telle une immuable habitude et exigence auxquelles personne ne semble y déroger. Donc les frères et soeurs, flanqués de leur conjoint et progéniture, s'y rendent et font comme si. Heureux d'être à nouveau réunis, de retrouver les mêmes choses inchangées, les bonnes vieilles habitudes cultivées avec obsession par Mounette. Cette grand-mère dont les commissures des lèvres se pincent à la moindre contrariété, au moindre déraillement et à la moindre entorse aux habitudes. Car sur cette famille plane le fantôme de Corinne, la disparue. Progressivement on en apprend sur cette cousine, cette fille ou soeur que chacun n'ose plus nommer ou évoquer. A peine sur les photographies. Silence, maître mot de cette colonie !
Bien entendu, tous sont au bord du précipice. La menace gronde. La colère couve sous la soupape de sécurité. Prête à exploser comme une cocote-minute. Et comme les avions, à trop les fixer, ils peuvent tomber !...
Bref, un premier roman écrit avec soin, d'une plume acérée, qui blesse sans heurter et qui se pare d'un air de vertu outragée et vengée. Un petit délice !

 

Buchet Chastel, 156 pages 

Les traces - Delphine Coulin

Ce livre est paru lors du raz-de-marée littéraire de la saison 2004, et donc j'ai le sentiment que "Les traces" est passé un peu inaperçu, comme d'autres, dans cette cohue ! 

 

Delphine Coulin a un ton volontairement acide, mêlant platitude et amertume. L'histoire de son héroïne, Claire, est tout aussi touchante que grinçante : auxiliaire de vie, Claire approche de la quarantaine. Sa vie est désespérément vide, solitaire et accrochée à "ses petits vieux". Claire est dame de compagnie de personnes âgées, pour adoucir leur quotidien, leurs peines et souffrances physiques ou mentales. Elle vient tous les jours, à tour de rôle, chez Alice, Hugo, Gwenn et Rose. Tellement creuse est sa vie qu'elle commence à grappiller celle de ses patients. Elle fouine, fouille, chaparde discrètement pour se remplir de souvenirs. Jusqu'à sa rencontre avec Olivier, la rencontre de la dernière chance, l'homme de la dernière chance. Une relation absolue, une envie envahissante au détriment de "ses petits vieux" qui vont lui faire payer sa négligence.


"Les traces" est un roman à tonalité très particulière : la voix de la narratrice se veut lancinante, plate et presque ennuyeuse à démontrer son existence telle qu'elle est. Et puis, la plume vire insidieusement acide, amère et assassine. C'est très réussi : on suit avec plaisir le quotidien de cette presque quadragénaire esseulée, son coup de coeur (parfois excédé) pour "ses petits vieux", on s'attache, on s'arrache, tantôt dégoûté, tantôt ému. Bref, un premier roman prometteur...

 

Grasset, 262 pages