31 août 2006

White - Marie Darrieussecq

medium_white.jpgC'est un roman étrange, une histoire d'amour au cercle polaire, et qu'on ne comprend pas sur le coup. La lecture de "White" se contente de boire des phrases, des mots, des sons et beaucoup d'onomatopées. Marie Darrieussecq exulte, elle prend son pied, c'est clair. C'est l'effet de l'altitude, entre Edmée et Peter l'attraction devient désastre, fracassante, coup de coeur, coup de poing. Bonheur. Cela commence par la rencontre d'une doudoune orange et d'une paire de lunettes bleues, cela finit à -40° dans une explosion de tuyaux, une exploration corporelle et un blanc crémeux qui éblouit les amants. Il y a, à ce propos, des paragraphes fort juteux, vers la page 171 (édition Folio). Marie Darrieussecq se lâche, elle éclate les limites du langage, elle continue d'inventer son petit monde fantasmagorique, peuplé de rêves étranges et de fantômes resquilleurs. Dans "White" on y lit franchement une volonté de libération des frontières et des limites qu'on impose aux règles des romans et de la littérature. C'est parfois incompréhensible et déconcertant, mais la poésie de son langage impose le respect, quoi qu'on dise, que cela plaise ou non. Moi je suis séduite. "On dirait que les mots les plus simples perdent leur sens; que ce soir renvoie à l'indéfini, qu'urgent signifie plus tard; qu'un verbe au futur se réfère au passé et qu'un projet, un voeu, un simple souhait, la manifestation d'une volonté - se perdent, se diffusent, se renversent...".

Folio

La tentation de l'après - Emily Tanimura

medium_tanimura_emily.jpgLa narratrice a quinze ans et va au collège. Avec son amie Lisa, elle est boudée par ses camarades, aussi toutes deux décident d'adopter un comportement hautain, provocateur, faisant fi des ragots et autres murmures sur leur désinvolture avec les hommes. La narratrice est pourtant encore vierge et innocente. En rencontrant cet homme de cinquante ans, avec son accent étranger, la jeune fille accepte de le suivre dans sa voiture et lui propose de se revoir. La relation va naître, les rapports vont s'amorcer à moyen terme. La jeune fille appréhende l'instant. Elle est plutôt dans "la tentation de l'après", histoire de reprendre le titre. Car il s'agit d'un premier roman écrit par une jeune suédoise installée à Paris depuis cinq ans. Elle a d'ailleurs écrit directement en français son histoire. C'est là son principal mérite, puisque le livre n'est pas foncièrement palpitant. Il se base sur la fausse naïveté d'une jeune fille qui a les traits et le caractère d'une Lolita, mais n'en est pas une. C'est un peu ennuyeux, bien écrit, mais sans réel intérêt. C'est très court, et c'est suffisant.

Gallimard

30 août 2006

Double foyer - Christine Avel

medium_double_foyer.jpgVictor est devenu myope très tôt, aussi c'est une véritable aubaine de subir une opération au laser pour lui redonner la vue. Oui, vraiment ? L'homme s'aperçoit, finalement, que "tout ce qui m'était familier jusqu'alors a pris, depuis l'opération, une netteté cruelle" et que "le flou me convient, il me protège des aspérités". Car évidemment Victor a quelques raisons légitimes de regretter son brouillard familier. Désormais il fait face à sa solitude, sa femme et son fils sont partis. Il constate également qu'il n'est pas seul à vivre ce vague à l'âme. Le 14 juillet, il fait la connaissance d'une jeune femme délicieuse mais fragile. C'est la fenêtre ouverte pour de nouveaux espoirs, et pourquoi pas concrétiser ce désir de voler ?...
Victor est matheux, statisticien et empêtré dans l'étude, l'analyse de son existence ordinaire, qui est loin d'être cartésienne. "Double foyer" rend hommage à ces hommes vulnérables, qui se cachent bien souvent derrière des tares, lesquelles les protègent du monde réel. En retrouvant une vue parfaite, Victor perd aussi ses derniers remparts contre la réalité du quotidien. Christine Avel réussit alors à imposer la tendre et douce sensibilité d'un matheux rêveur et casanier. Très attachant, ce premier roman se lit d'une traite. Il procure un plaisir fort agréable !

Le Dilettante

Un bonheur de rencontre - Ian McEwan

medium_bonheur_de_rencontre.jpgUn couple d'amants, Mary et Colin, passent un mois de vacances dans une ville étrangère, cerclée de canaux et bordée de palais et d'églises. Cela fait sept ans qu'ils se connaissent, leur amour a lentement pris le cap de la routine, de la passion doucement éteinte. Un soir, ils font la rencontre de Robert, puis de son épouse Caroline. Ce couple est étrange, mystérieux. La femme semble soumise, réduite à subir des réprimandes violentes de son époux, lequel paraît un vil macho aux gros biscotos, fasciné par la figure emblématique de son père, un Homme, un Vrai...
L'ambiance est languide, comme Colin et Mary qui paressent dans leur chambre d'hôtel, sur leur balcon ou sur une terrasse de café. Ils prennent le soleil, s'abrutissent de ne rien faire, à part faire l'amour et se préparer pour sortir. En faisant cette rencontre capitale avec Robert et son épouse, Colin et Mary vont d'abord connaître la sulfureuse spirale de la sensualité retrouvée et de la volupté. Dans l'ombre, Robert et Caroline sont présents, prêts à saisir ce jeu troublant de la séduction et de l'imagination sexuelle : "le rêve ancestral des hommes et des femmes, les uns de faire souffir, les autres de souffrir". C'est une étrange coïncidence à laquelle se résume ce "bonheur de rencontre", faite d'ambivalence, de crainte, de doute et de poussée d'adrénaline. Il y a un jeu de plaisir et de jouissance, contre lequel vient vite s'abattre une carte plus implacable. La fin est violente, elle perturbe le jeu et pousse d'admiration le lecteur face à ce livre écrit avec un sang-froid remarquable par Ian McEwan. Chapeau !

Folio

29 août 2006

Le plombier kidnappé - Stephen Leacock

medium_plombier_kidnappe.jpgRecueil léger composé de huit textes, "Le plombier kidnappé" (et autres bonnes vieilles histoires) vaut son poids de bonne humeur et de cocasserie en un condensé de 150 pages. C'est court, dommage ! Jamais lu quelque chose d'aussi saugrenu, qui tient la route, qui soulève les babines en grimaces, à vous filer le rire jaune et gras... cela laisse songeur ! L'ensemble est drôle et tourne le sérieux en ridicule. C'est moqueur, cynique et follement dérisoire. Les retombées des histoires sont très souvent inconvenantes, elles tournent en ridicule les histoires d'amour, les contes de Noël, poussent au crime, au meurtre, au cannibalisme ! Les princes deviennent basset aux grandes oreilles et au long museau, les plombiers deviennent des aubaines inestimables dans des quartiers capitalistes, les jolies femmes ont "une curiosité féminine si innocente et instinctive que l'on ne saurait la condamner", et d'autres se sacrifient pour la grande cause de la recherche psychique.
Quelques exemples, de bon goût : "Gertrude et Ronald se marièrent. Ils nageaient dans la félicité. Est-il besoin d'en dire plus ? Ah oui, seulement ceci. Le comte mourut d'un accident de chasse quelques jours plus tard. La comtesse fut tuée par la foudre. Les deux enfants chutèrent dans un puits. Ainsi le bonheur de Gertrude et de Ronald fut-il complet."
"Je tombai malade. Je mourus. Je m'enterrai. Que ceux qui écrivent ce genre d'histoires en fassent autant."
Désopilant !

Le Dilettante

L'inconsolable - Anne Godard

medium_inconsolable.jpgUne femme attend, seule dans sa chambre. C'est un jour spécial, celui de l'anniversaire de la mort de son fils aîné. Chaque année, c'est le même rituel : elle fixe le téléphone et guette ceux qui vont réagir, faire un geste, se souvenir, bref entretenir la mémoire. Car cela fait dix ans que dure ce deuil et la femme cultive avec une dévotion rageuse la commémoration de son enfant perdu.
Ecrit avec un tu narratif de bout en bout, le texte est vif comme l'éclair, clamé comme une sentence. Au-delà du désespoir de cette mère qui a perdu son enfant, on assiste à sa volonté absolue et despotique de préserver ce culte. Elle est exigeante vis-à-vis des siens (son mari, ses autres enfants) et élève sa maison tel un mausolée. Le roman est brut, déchirant mais également assez froid, par ce principe d'impératif et de servitude que la narratrice s'impose, à elle comme aux autres. Le résultat est gênant, met mal à l'aise. Il n'y a pas d'émotion vraie, le roman ne touche pas, mais c'est admirablement écrit, il est vrai.

Editions de Minuit

26 août 2006

L'imprévisible - Métin Arditi

medium_arditi_metin.jpgGuido Gianotti est un professeur de l'histoire de l'art à la retraite, aujourd'hui expert pour les salles de ventes il aide à évaluer les produits des clients. C'est ainsi qu'il rencontre Anne-Catherine Hughes, la quarantaine, belle femme bourgeoise, séparée de son mari, et qui décide donc de vendre un tableau pour fuir tout souvenir. Ce tableau est mystérieux, intriguant, et plonge Gianotti dans un état émotionnel hors du commun. D'abord, le fruit de son enquête va le conduire à des découvertes fructueuses, puis cette rencontre avec Anne-Catherine va renvoyer l'homme septuagénaire à se remettre en question sur sa sexualité dévastée.

"L'imprévisible" est un portrait d'une triste réalité sur la beauté, la séduction et ses mystères. Il parle aussi de ce tableau qui en cache derrière ses couches. On part à Florence, on parcourt les correspondances du peintre Bronzino, on vogue doucement et gentiment sur des territoires élégants de l'art, et des romans autour d'un tableau, d'un mystère à percer, etc. Le procédé n'est plus nouveau, d'autres romans ont brodé sur le sujet. Celui de Metin Arditi fait partie désormais du lot, il est coquet, galant et conventionnel. Plaisant, rapide à lire, ce livre pourra tenter un amateur qui se passionne pour ce genre de littérature.

Actes Sud

25 août 2006

Le cri - Laurent Graff

medium_le_cri.jpgLe narrateur est péagiste sur une autoroute qui est de moins en moins fréquentée par les automobilistes. Les gens fuient, un drame est survenu mais le narrateur n'en a ni connaissance ni franchement conscience. Autour de lui, gravite une faune étonnante : un gendarme, des auto-stoppeurs, une infirmière et un SDF avec ses deux chiens. Un vol a eu lieu, un cri a retenti, ils sont peu à y survivre. "Le cri" a été inspiré à Laurent Graff après le vol du tableau d'Edvard Munch qui porte le même nom. Il évoque une fin du monde, la fin d'un homme et papillonne d'allégresse dans un univers un tantinet fantasmagorique. C'est très rapide à lire, le personnage nous embarque aussitôt dans sa quête vers la véracité. Et la fin du roman apporte des solutions qui relève le niveau d'une histoire qui parfois empruntait des chemins alambiqués. Plaisant, au final !

Le Dilettante

24 août 2006

Paris l'après midi - Philippe Vilain

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Paris, l'après-midi : le narrateur croise une jeune femme blonde et élégante. Elle s'appelle Flore Jensen, elle est mariée, il est conquis. Une liaison commence, dans laquelle l'homme y plonge coeur ouvert. Il est fou amoureux, mais la belle se désiste, fuit, devient distante, puis le quitte, sans nouvelles. Fini le temps des roucoulades, il faut apprendre la séparation, le désarroi, le manque et la frustration. "Paris l'après-midi" est un roman personnel et intime dans lequel Philippe Vilain se dévoile sans pudeur. "L'écriture ne permet pas de revivre le passé, ni de retrouver ce que nous avons perdu, tout juste permet-elle de sauver par des mots quelque chose de sa vie, de voler à l'oubli qui menace des images"... C'est une histoire ordinaire, c'est la liaison de deux amants, le sentiment de pâmoison avant les premières fissures (doute, angoisse, partage, envie de meurtre, tromperie). Le roman est merveilleusement écrit, avec de belles réflexions sur l'auteur et ses implications amoureuses, "si l'amour n'est pas une fuite perpétuelle, un départ condamné d'avance à ne trouver que cette absence essentielle, suggérée par ce vers d'Eluard, "quand tu aimes, il faut partir", et qui a fait de ma vie sentimentale un vagabondage plus ou moins heureux, une errance solitaire". Philippe Vilain fait partie de ces écrivains qui alimente leur fiction par leurs expériences personnelles - que cela plaise ou non, c'est assez fringant sous la plume de ce dernier. "Aimer c'est toujours repartir de zéro, annuler son histoire." - La suite, au prochain épisode !

Grasset

Mangez moi - Agnès Desarthe

Mangez-moi - Agnès Desarthe


Myriam n'a pas d'âge, mais accuse déjà une autre vie derrière elle. Une vie assez mystérieuse, un passé qu'elle préfère ne pas ressasser. Aujourd'hui, Myriam a décidé d'ouvrir un restaurant, Chez Moi, un joyeux bordel de couleurs, d'odeurs et de saveurs. Passés les débuts laborieux, Myriam va s'installer dans sa nouvelle vie, ne pouvant plus rejeter éternellement les fantômes de cogner à sa porter. Il faut faire face : fuir ou se délivrer, Myriam doit agir. Car cette femme assez fragile, marquée au vif par le sentiment brûlant de l'amour, vogue au rythme de son train-train réconfortant. Son chez-elle est un cocon douillet où on y rencontre des étudiantes en philosophie, un saint-bernard dégingandé mais indispensable, un fleuriste amoureux, des rêves hallucinatoires, une bibliothèque nomade, et des notes de musique... C'est aussi le joli monde d'Agnès Desarthe, véritable enchanteresse de la plume et conteuse merveilleuse, lectrice passionnée et qui rend hommage à ces références, comme Alice de Lewis Carroll. Le titre "Mangez-moi" y fait d'ailleurs référence : comme Alice, Myriam n'a jamais la taille qui convient, n'est jamais à la mesure de ce qu'elle entreprend. C'est le yo-yo infernal, le tournis renversant. Mais Myriam va apprendre, notamment la science curieuse de l'amour maternel. Puis de l'amour tout court. Au final, ce sixième roman d'A. Desarthe est tout bonnement enivrant, parfumé d'odeurs alléchantes, sensuel, envoûtant, féérique et chimérique. Ce livre vous ouvre l'appétit, offrez-le : succès garanti !

Extrait : "Buvez-moi" disait l'inscription sur la fiole d'Alice. La fillette a bu et, comme un télescope qui se replie, s'est sentie rétrécir. "Mangez-moi" disait une autre inscription sur le gâteau, Alice a mangé et s'est étirée, comme un bouleau. Trop petite, ou trop grande, ma vie se disproportionne et je ne suis jamais à la mesure de ce que j'entreprends. Comme j'aimerais retrouver ma taille originelle, celle qui me permettrait de me glisser dans le gant du jour et de ne m'y sentir ni au large, ni à l'étroit.

L'olivier, 24 août 2006.

(photo Olivier Roller)

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