28 mars 2006

Lily la tigresse - Alona Kimhi

J'ouvre le livre et je plonge aussitôt dans un bain crémeux et odorant où, perdue dans la mousse, je rencontre Lily, jeune célibataire de trente ans et ses 112 kilos de femme. La belle se donne du plaisir avec son pommeau de douche, qu'on me pardonne cette transgression de son intimité, mais il faut dire que Lily livre en toute transparence l'étendue de son existence assez cocasse. Cela fait bientôt deux ans que son fiancé est parti, refusant net le mariage, sous prétexte que les kilos superflus de sa douce l'indisposaient ! Lily est donc seule, dans l'appartement hérité de sa grand-mère Rachélé, et pense à l'amour. Elle le cherche et le veut, au plus vite ! Après son bain, Lily se pomponne pour aller au cirque avec sa meilleure amie Ninouch. Mais rien ne se passe comme prévu : elle loupe la séance, rencontre une femme chauffeur de taxi et retrouve son premier amant, Taro.

Lily est une épicurienne, on le devine d'emblée. Sa recherche perpétuelle du plaisir est tout autant enthousiasmante et grisante pour le lecteur qui suit ses aventures ! Le ton général est drôle, amusant et étonnant. Alona Kimhi a un don particulier pour la fantaisie et l'excentricité, cela donne vite le tournis. J'étais étonnée de lire aussi vite les 430 pages de ce roman, même si j'avais des yeux de plus en plus hallucinés vers la fin (la tournure des événements clôt franchement le sujet!). Et si, aussi, j'avoue quelques lassitudes pour les longues descriptions sur le passé de Ninouch (ancienne prostituée, un peu débile, mais attachante et fragile, qui partage désormais sa vie avec un type jaloux et violent). Dans ce roman chatoyant, on rencontre donc de l'amour, des jolies rondeurs, un animal sauvage, un dentiste libidineux, des parents comédiens et tout le toutim. C'est original et offert à tous les esprits farfelus et rêveurs. Ce n'est pas non plus un livre sur les femmes rondelettes qui s'assument et réclament de l'amour dont elles ont aussi le droit, pas que ça. Cela va beaucoup plus loin et pousse les frontières de l'imagination ! Et c'est à lire, forcément !!!  - 430 pages -

Premières pages : Lire  - Lu sur blog : Feuilles d'automne - Titre sur le net  - Presse : Telerama - A lire aussi : Suzanne la pleureuse

25 mars 2006

Dévotion - Christophe Dufossé

Simon Kolveed a toujours voulu un enfant, et la petite Marion comble tous ses désirs de paternité. Pourtant, au fil du temps, son mariage avec Lucille s'étiole. Le couple se sépare, Simon voit son enfant à petites gouttes. Et un après-midi, alors qu'il avait l'enfant à sa charge, Marion est agressée par un individu. Tout se brise chez cet homme : d'abord le divorce, le droit de garde renié, et une vie vouée à la solitude, à la résignation. Après quinze ans, Simon revoit sa fille, désormais âgée de vingt-cinq ans. La petite fille aux longs cheveux auburn a changé, a grandi. Le père fait face au gouffre et à cette plongée en abîme, insidieusement angoissante, traumatisante.

"Dévotion" est un court roman (150 pages) où l'auteur pose les quatre murs du décor en un tour de main. C'est profondément glauque, situé dans la région lilloise et dans des quartiers populaires laissés à l'abandon. Ajoutée la révolte de la jeune femme, Marion, qui semble avoir grandi un peu brusquement, trop livrée à elle-même. Un père, soudainement las de faire face à ses démons, de plus en plus taciturne et mélancolique. Bref, c'est un roman sombre et morose. Il n'en fallait pas plus (de pages) pour miner le moral ! J'ai personnellement éprouvé peu de sympathie pour le personnage de Marion, un peu trop caricaturale d'une nouvelle génération qui se plante en marge des règles de la société actuelle, trop postée dans un accablement travaillé et voulu. En comparaison, je ressentais de la pitié pour son père, Simon, qui est partagé entre la joie de retrouver sa fille, qui n'est pourtant plus à l'image du souvenir doré qu'il en avait, et la douleur de la perdre à nouveau. Quinze ans, c'est long. Simon réalise que le temps façonne les êtres : lui dans ses rêveries solitaires, Marion dans son anarchie d'orpheline blessée. Il y a aussi beaucoup trop de silences et de vide à combler, cela semble tellement insurmontable, irrécupérable ! J'avoue, j'étais au bord de la déprime. Je suis sortie de cette "Dévotion" en expirant un bon coup. C'est bien écrit, cependant il faut avoir le moral accroché.  - Denoel, 153 pages -

A lire du même auteur : L'heure de la sortieLa diffamation

24 mars 2006

Prochain arrêt le paradis - Melissa Bank

Sophie Applebaum est pour moi une imparfaite : depuis son enfance (vers douze ans), Sophie démontre la maigre étendue de ses "talents". Elle n'est pas très studieuse, boude les leçons d'hébreu que ses parents lui poussent à suivre, elle entre dans une université pas brillante, entretient une amitié défaillante avec une certaine Venice (belle, rayonnante et dilettante), puis entre sur le marché du travail de façon aussi tâtonnante et passable. Ses aventures amoureuses sont tout autant catastrophiques, en marge de ce que vivent ses deux frères, Robert et Jack, puis sa propre mère, devenue veuve.

Il y a quelques années, Melissa Bank avait déjà écrit un livre intitulé "Manuel de chasse et de pêche à l'usage des filles" (en fait, une fiction chroniquée par une jeune new-yorkaise). J'avais bien aimé. Toutefois, ce deuxième livre de l'américaine me semble un peu trop semblable : le principe de chapitres (sous forme de longues chroniques ou de nouvelles), le parcours déplorable d'une jeune fille dont l'initiation ne manque pas d'originalité, d'humour et de maladresse. Et puis le soutien infaillible de sa famille, tout aussi embarquée dans un récit parfois riche, parfois lassant. En bref, si on adore le premier, on adorera le deuxième. Mais moi, je fais justement ce reproche que "Prochain arrêt le paradis" est un peu trop copié-collé au précédent, qu'il n'a donc rien de nouveau et souffre d'un sentiment de déjà-lu. J'attendais plus d'innovation !  - 375 pages -

A lire, aussi :  Manuel de chasse et de pêche à l'usage des filles   Presse Internet : Telerama & Jowebzine & Le Point & L'Express 

20 mars 2006

Dix mille amants - Edeet Ravel

"Il y a longtemps, quand j'avais vingt ans, j'ai connu un homme dont le métier était d'interroger les gens." - Ainsi commence l'histoire de Lily, née en Israël dans un kibboutz, puis exilée au Canada avant de revenir à Tel Aviv pour étudier la littérature et la linguistique. C'est en faisant de l'auto-stop qu'elle rencontre Ami, presque trente ans. Il travaille dans l'armée, il interroge les suspects. Son métier n'est pas noble, il révulse la jeune fille qui prône des idées pacifistes et idéalistes. L'histoire se passe en 1977 - la situation en Israël n'a pas encore empiré, mais se voile cependant la face. Ami est au coeur de ces plus vifs secrets et tourments cachés par le gouvernement. Il ne supporte plus la pression. Mais l'amour naissant entre Ami et Lily va aussi mettre à jour la naïveté de l'étudiante. L'utopie semble être le drapeau brandi par nombre d'israeliens, inconscients du fond du problème. Etre occupant, tenir et régler la loi du pays, chasser l'intrus, le "palestinien" (le terrorisme viendra progressivement), c'est un combat et un défi au quotidien. Ami craque, il lâche tout.

En fait, ce premier roman d'Edeet Ravel (également née dans un kibboutz, partie au Canada puis rentrée en Israël pour étudier) est un constat frileux de la situation politique d'un pays englué dans ses combats de territoire, de religion et d'espionnage. Mais "Dix mille amants" n'est pas un pur roman politique, même si son auteur place concrètement son sujet, le ton professoral en moins. C'est une histoire d'amour, entre Ami et Lily, deux personnages au caractère fort et entier. Leur rencontre, leur coup de foudre, leur approche constituent un ensemble assez romantique, et très plaisant pour le coeur d'une midinette (allez, j'avoue!). Il y a un côté passionnant, romanesque et envoûtant dans ce premier roman, mais balancé par un aspect géopolitique assez cinglant et rigoureux. Ce qui me porte à conclure que, finalement, ce n'est pas un roman à l'eau de rose et cela me convient tout à fait ! J'ai très envie de connaître les deux tomes suivants, parus en anglais, et qui composent une espèce de "trilogie" à ce paysage troublant, ravagé mais ensorcelant qu'est Israël.

324 pages

19 mars 2006

A ta place - Karine Reysset

Cécile a quelques kilos en trop, un boulot pas formidable, une vie tranquille, sans remous, qu'un coup de fil va remettre en question. Un docteur cherche à la rencontrer car une certaine Chloé a son nom griffonné sur un papier, trouvé dans sa poche. Passé le premier choc d'entendre à nouveau parler de son ancienne meilleure amie, plus vue depuis treize ans, Cécile se ressaisit et va à sa rencontre. Un nouveau choc l'attend : Chloé n'est plus la même. Dans un état catatonique, enfermée dans un hôpital psychiatrique, muette et toujours plus mystérieuse, Chloé ne livre pas la clé de ses secrets. Pour comprendre Chloé, Cécile se rappelle leurs années d'amitié durant leur adolescence. Passion brumeuse et comportement effronté, l'attachement des deux jeunes filles flirtait aussi avec un rapport étrangement intime et ambigu. Puis, plus rien. Chloé s'est évaporée. L'émotion de la retrouver submerge Cécile. A elle aujourd'hui de redessiner les contours de son amie. De lui rendre la parole, la féminité, et de la conduire vers son chemin. Même si, en passant, Cécile se glisse un peu trop à la place de Chloé...

Ecrite de manière profonde et sur un ton personnel, l'histoire du nouveau roman de Karine Reysset demeure un chuchotement pudique, très sensible. C'est un récit bouleversé par le temps et les aléas de la vie, renversé par le déferlement des souvenirs, des envies et des manques. Cécile est une jeune femme qui manque cruellement de "tout" dans sa vie, depuis longtemps. Chloé, de son côté, est une figure révolutionnaire, résolue et impérieuse. Le jour et la nuit. Quand les rôles s'inversent, Cécile saisit sa chance, au risque de courir à sa perte. Et sa course à bout de souffle, dans quel but ? Se substituer à l'autre, pas seulement. Avoir des reproches silencieux ? Car "à ta place", Cécile aurait fait d'autres choses, aurait empoigné sa chance. Mais encore !.. Il y a tellement de "si" dans une vie, tellement de "voudrais bien". Le destin de Cécile et Chloé, si emmêlé depuis des années, est cruellement empoisonné, enchaîné et désespéré. L'une des deux va perdre, souffrir. Immanquablement. On cherche à y croire, à sauver la face, mais...

Ce troisième roman de Karine Reysset est à la fois différent des autres, plus ambitieux. Toutefois son écriture est terriblement la même : douceur, cocooning, éveil des sens, appel des odeurs, du goût et des larmes, salées. Un roman écrit comme sur des coquilles d'oeufs, à lire comme tel !

172 pages

 

A lire : En douce

17 mars 2006

Ecrits fantômes - David Mitchell

Voici un roman dont il ne sert à rien d'en discuter des heures, il suffit juste de le lire ! De plus, ce serait le desservir que d'en raconter l'histoire, laquelle est un peu inénarrable ! Toutefois, "Ecrits fantômes" peut être lu de plusieurs façons, comme un roman ou un recueil de nouvelles. Les neuf chapitres essentiels (j'exclus le dernier) sont autant d'aventures indépendantes et dépendantes involontairement. Un lien invisible les unit, aux yeux du lecteur. Depuis le Japon, en passant par Hong Kong, la Mongolie, Saint-Petersbourg, l'Irlande, Londres et New York, la trame fédératrice est indicible, fantomatique pour reprendre le titre. Chacune des voix qui s'élève, chapitre après chapitre, raconte son récit personnel, guidé par une voix inconnue, secrète. Inclassable et inqualifiable, le livre de David Mitchell bute du roman policier au roman d'aventure pour vibrer en roman de science-fiction, visionnaire et futuriste.. qui sait ? Roman d'amour, aussi. C'est un ébouriffage perpétuel, à dévorer d'une traite, et porté par la plume tonique et espiègle d'un jeune anglais promis à un prodigieux avenir littéraire !

Voici tout de même son résumé, proposé par l'éditeur : Les dix épisodes qui constituent ce récit s'inspirent du fantastique. Ils convoquent des dizaines de personnages - on y découvre, entre autres, un membre d'une secte apocalyptique auteur d'un attentat au gaz sarin dans le métro à Tokyo, deux amoureux fans de jazz au Japon, une femme qui parle à un arbre au sommet d'une montagne sacrée en Chine, ou encore l'esprit d'un Mongol qui voyage de corps en corps... Ils explorent le système complexe de la causalité au sein de ce groupe d'individus éparpillés aux quatre coins du monde; chaque histoire a ainsi des implications sans lesquelles les autres ne sauraient exister. Brillante polyphonie où viennent se mêler voix humaines ou d'outre-tombe, voix perdues dans l'éther du cyberspace ou ayant investi des machines, tour à tour histoire d'amour, thriller post-guerre froide ou texte d'anticipation, cette oeuvre singulière trouve son unité dans sa thématique même : une réflexion sur le hasard et les moyens de le contrer.

514 pages

13 mars 2006

Les âmes perdues - Michael Collins

La nuit d'Halloween, le corps d'une petite fille de trois ans est retrouvé mort écrasé par un véhicule. L'officier Lawrence est chargé de cette enquête, auparavant dans la confidence du maire et du commissaire qui lui demandent d'agir avec des gants de velours. En effet, le principal suspect est Kyle Johnson, le joueur vedette de leur équipe de foot. Dans cette petite ville américaine, la perspective du championnat présente plus qu'une véritable aubaine, la vision en grand d'un lendemain meilleur pour l'économie et le moral des troupes. Lawrence décide donc de se fourvoyer dans cette affaire d'emblée délicate. Surtout que dans cette petite communauté, tout semble se savoir, malgré les avis affichés officiellement. Adopter un profil bas n'est pas du tout dans les cordes de Lawrence : au bord de la dépression, cet homme digère mal son divorce et sa séparation avec son garçon. Tout s'emmêle tragiquement et Lawrence est au coeur d'un embroglio d'âmes véritablement perdues !

Ce roman est noir et traduit un sentiment d'errance quasi désespérée. Les personnages sont tous corrompus et aveuglés par un pacte anonyme et qui les précipitera les uns après les autres. L'issue semble fatale et irrémédiable. Michael Collins embarque donc son lecteur avec un brio glaçant dans cette petite ville américaine, muette pour protéger ses héros mais délatrice par derrière. Ce n'est pas seulement un roman policier, cela va beaucoup plus loin et vers des profondeurs plus que noires. Terrifiantes, même ! Un roman hors pair, qui ne fait pas dans la dentelle. 335 pages

Existe en poche :


 

 Si vous aimez ce roman, alors vous aimerez "Carmen, Nevada" d'Alan Watt

08 mars 2006

Un été sans miel - Kathy Hepinstall

Alice, 12 ans, et son frère Dany, 14 ans, sont en grand danger. Une nuit, leur mère Meg leur ordonne de fuir. Que se passe-t-il dans cette famille recomposée ? D'abord, leur père est parti pour une autre femme. Puis Meg a rencontré Simon Jester, faussement mielleux et prêchant la parole de dieu. Alice s'en méfie, surtout son histoire de famille noyée dans le lac lui semble de plus en plus suspecte. Malgré tout, Meg épouse Simon, attend un enfant de lui et n'entend pas les appels de détresse de ses adolescents. Autour d'eux, tout semble mourir : les abeilles, le chien et même le passé de Simon. Personne n'écoute. Sauf peut-être une certaine Persely Snow, une adolescente enfermée dans un hôpital psychiatrique, condamnée d'avoir empoisonné ses parents. La fascination qu'elle exerce sur son frère Dany agace Alice et devient, selon elle, la source de tous leurs problèmes !

Après avoir dévoré L'enfant des illusions (autre roman plus récemment paru) de Kathy Hepinstall, j'ai ouvert Un été sans miel avec la même attente d'être surprise, bluffée et prise dans un tourbillon. C'est clair, ça marche du début à la fin. Le calvaire d'Alice et de Dany est vicieux, sous la coupe d'un sadique manipulateur, parfaitement orchestré et mis en scène ! J'ai tout ressenti dans ce que l'auteur souhaitait probablement nous entraîner : émotion, effroi, doute et horreur. C'est suffisant pour moi, j'attends d'une histoire qu'elle m'embarque. Celle d'Un été sans miel a su combiner des émotions différentes, j'ai tout lu d'une traite. Cette romancière texane a assurément un esprit malicieux à créer de tels romans ! Mais j'adore !

358 pages

Si vous aimez ce roman, vous aimerez La vie secrète des abeilles de Sue Monk Kidd.

01 mars 2006

Germaine Beaumont - Des maisons, des mystères

La Harpe Irlandaise

Médiocre entrée en matière, un peu longue aussi, avec la confrontation des caractères très distincts des deux actrices de "La Harpe Irlandaise" : Laura et Flore sont cousines par alliance, l'une veuve, émotive et rondouillarde, l'autre célibataire, exigeante et austère. Elles arrivent en voiture passer l'été dans la demeure de campagne de Laura, lorsque survient une panne d'essence. En attendant la réparation, Laura décide de cueillir dans un pré un bouquet de trèfles incarnat quand elle aperçoit le "fantôme" de son défunt mari Edmond. Il lui faudra du temps pour comprendre qu'il s'agit là d'un premier signe d'une longue série pour résoudre une "injustice" passée. Au cours d'une balade, Laura va aussi faire la découverte d'une maison abandonnée, autrefois splendide, qui est à vendre à un prix faramineux, malgré son délabrement. Laura et Flore n'étant jamais d'accord, notamment sur cette maison, elles décident de s'éloigner et mener leurs vacances chacune à sa façon. De son côté, Laura sombre dans une fumeuse mélancolie dont seul le désir de "savoir", suivant son instinct, lui permettra de gagner en autonomie et épanouissement.   

Basée sur le principe d'apparitions de fantômes et d'esprits frappeurs, l'histoire de "la harpe irlandaise" se dévoile comme une étonnante intrigue "policière" (mais sans policier ni cadavre) où l'ombre d'une maison abandonnée appelle vengeance et investigation. Publié en 1941, ce roman appartient au cycle "des maisons, des mystères" - deux sujets imbriqués selon Germaine Beaumont, passionnée. C'est un roman du début du siècle à travers sa mise en scène (les maisons d'été, la bonne société, les demoiselles de compagnie, des femmes seules, marquées par la vie, un rien excentriques...) mais rien n'est dépassé ni flétri. La façon d'introduire un sentiment de mystère, d'inquiétude et de doute est parfaitement maitrisée par l'auteur, voir carrément ingénieuse. Roman indémodable, en somme ! Où l'on privilégie l'action lente, mais tracassante... (300 pages)

Les Clefs
Ce roman publié en 1940 pour ouvrir le fameux cycle "des maisons, des mystères" est très honnêtement un exercice réussi haut la main par Germaine Beaumont dans un domaine assez nouveau pour l'époque, celui des romans à énigmes, mais sans meurtre, sans cadavre ni détective ou policier. Cela commence par la vente d'une maison qui appartient à la famille Clauvel depuis des générations. Une étrangère - Frédérique Marshall - arrive et l'achète rubis sur l'ongle. On spécule, on jase, on colporte.. ainsi va le vent dans les petites contrées où Frédérique espère y trouver une certaine paix. La famille Clauvel se pose aussi des questions, entre la vieille mère, veuve depuis dix ans, le fils Léon, marié à Célina, et la dernière fille, Agnès, perfide et aigrie dans l'âme. Mais chacun garde pour soi ses réflexions, entre eux tout n'est que persiflages et volonté de rabaisser le plus faible (comme la belle-soeur ou la jeune domestique, Marie).

C'est d'ailleurs la façon de glisser d'un caractère à l'autre qui m'a particulièrement plu : Germaine Beaumont fait ici montre de la grande influence sur son travail de la littérature anglaise qu'elle affectionnait (les soeurs Brontë, V. Woolf..). Elle crée ainsi un climat malsain et obscur, laissant deviner des secrets de famille et des passés mystérieux qui intriguent bien volontiers le lecteur ! Tout vient à point à qui sait attendre... Germaine Beaumont donne ainsi l'impression d'avoir brodé son roman avec dextérité, donnant libre cours à la jouissance d'épingler les vilenies des bourgeois (pingres, retors et sadiques) et la trop grande facilité aux colportages. J'ai beaucoup aimé, notamment les passages avec Agnès Clauvel, et j'avoue avoir plus apprécié l'ingénuité de la construction et de l'ambiance noire au détriment du dénouement ! De plus, en comparaison à La Harpe Irlandaise, la place de la maison dans Les Clefs prend un aspect moins focalisant, car ici la psychologie des personnages est primordiale et déterminante. Un roman grisant, malgré toute son opacité...

Agnès de rien

Dernier roman qui boucle le thème "des maisons, des mystères", "Agnès de Rien" a été publié en 1943 dans le même genre angoissant et occulte. Agnès débarque dans le domaine de son mari, sertie d'une mission spéciale : récupérer de l'argent en faisant pitié par son aspect naturel (blonde, fragile, frêle, maladive). Francis est un artiste désargenté, fâché avec les siens, en envoyant Agnès, en fait abusée dans l'affaire, il souhaite récupérer une part de son héritage. Aux Fonds de Laume, chez les Chaligny, derrière son aspect "maison datant des calèches et des jupes à pouf" , l'atmosphère est glauque et séculaire. Agnès est violemment accueillie par Carlo, taciturne et grognon, son beau-frère marié à Alix, cordiale et bienveillante, mais en façade uniquement. Agnès n'est pas dupe des fausses mièvreries, des traits forcés pour soulager son séjour, tout en voilant le fond du problème (la querelle de Francis avec sa famille, le refus de Mme de Chaligny de recevoir Agnès, le caractère sombre de Carlo, etc.).

"Agnès de Rien" est différent des premiers romans qui composent ce livre, tout en offrant également un côté opaque, étouffant et gothique, d'où l'on reconnaît la forte fréquentation des romans anglais (Dickens est d'ailleurs cité dans l'histoire). Il y a forcément quelques secrets de famille, des cadavres dans le placard... Mais il y a surtout une forte description d'une aura autour de ce lieu isolé qui imprègne ses êtres. Encore une fois, une famille bourgeoise passe sous la loupe contre une jeune héroïne seule au monde, vulnérable et impressionnable. J'ai de nouveau beaucoup aimé, y trouvant toute une ambivalence captivante, des personnages intrigants et servis par des dialogues pointus. Agnès est le genre d'héroïne qu'auraient affectionné les soeurs Brontë !... C'est à souhaiter que d'autres romans de Germaine Beaumont seront à nouveau republiés, c'était véritablement une maîtresse dans le genre "policier poétique et brumeux". A découvrir !

Lu par Tatiana sous son Fig Tree .

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